Lea a aussi pratiqué la néonatologie aux côtés d’Alaa, la vétérinaire sur place qui fait fonctionner la clinique, avec un ânon de quelques jours qui a survécu. © Coll. privée Lea a aussi pratiqué la néonatologie aux côtés d’Alaa, la vétérinaire sur place qui fait fonctionner la clinique, avec un ânon de quelques jours qui a survécu. © Coll. privée

Entre mission et émotion

Durant un mois, Lea Roch a soigné les chevaux victimes de maltraitances et de surexploitation à Gizeh, au pied des célébrissimes pyramides égyptiennes. Une expérience à la fois difficile, mais éminemment intéressante pour la courageuse et militante vétérinaire romande.

Passionnée de chevaux et sensible à la cause animale depuis son plus jeune âge, Lea Roch a fait de sa passion et de ses combats son métier. Au terme de son doctorat, la jeune vétérinaire spécialisée en médecine équine a pris le temps de partir en mission à l’étranger : « J’étais déjà allée en Argentine en première année d’études. L’idée de réitérer l’expérience, une fois que j’aurais acquis assez de connaissances pour être utile sur le terrain, ne m’a jamais quittée. Et puis globalement, j’ai grandi avec cette envie d’aider le maximum d’animaux possible. »
Fille de Philippe Roch, figure du mouvement écologique romand, qui fut député au Grand Conseil genevois, directeur du WWF et de l’Office fédéral de l’environnement, la jeune femme a de qui tenir. Et une sacrée volonté qui trouve aussi ses sources dans un amour profond pour le cheval. « La relation avec eux est particulière, ils nous apportent tellement que j’avais envie de leur rendre quelque chose, à ma manière », explique celle qui fut médaillée de bronze au championnat romand J/R en 2012 avec Petrouchka du Don. D’ailleurs, la Valdo-genevoise s’était régulièrement classée jusqu’en 135 avant de mettre sa carrière sportive sur pause pour se consacrer à ses études.

La terre des pharaons, l’enfer des animaux

Sur les conseils de son frère, lui-même diplomate, son choix de mission s’est porté sur l’Égypte en raison du peu de soutien apporté aux plus grands animaux. « Il y a beaucoup de projets pour les petits animaux, de castration, de vaccination, mais un manque de structures pour les plus grands, dont les chevaux. Je suis tombée sur ce sanctuaire qui travaille avec les vétérinaires locaux », explique la jeune femme de 29 ans.
Durant un mois, celle qui partage sa vie entre le Tierspital de Berne et le Jura a œuvré auprès des chevaux au pied des pyramides de Gizeh, un lieu exceptionnel qui se trouve être à la fois le paradis des passionnés d’Histoire et l’enfer des animaux, surexploités et maltraités. Près du Sphinx, les chevaux, ânes et chameaux travaillent pour le tourisme, pour conduire les visiteurs auprès de Khéops, l’une des sept merveilles du monde, Khéphren ou Mykérinos. Au quotidien, ils sont aussi utilisés comme moyens de transport pour les jeunes, qui sont nombreux à ne pas être scolarisés, ou pour charrier les déchets de cette ville surpolluée qui compte 4,1 millions d’habitants.
À une vingtaine de kilomètres du Caire, une petite clinique gratuite, baptisée Good Karma Sanctuary, reçoit les chevaux blessés. En trois jours, le constat est sans appel pour la jeune Romande : choc des cultures, perte de foi en l’humanité et une tâche énorme avec de très nombreuses blessures. À la clinique les animaux sont soignés soit en ambulatoire, soit de façon stationnaire… si le propriétaire veut bien qu'ils restent sur place : « C’était tout une négociation pour faire comprendre la gravité d’une blessure, généralement, on vient nous trouver quand le cheval est sur trois jambes depuis trois semaines ! »

L’argent au cœur du problème, mais pas que…

Selon Lea, les causes de cette situation ne peuvent être réduites à un manque évident de moyens : « L’argent manque beaucoup, certainement, mais à mon sens, ce n’est pas le problème primaire, c’est plutôt la manière dont les gens considèrent leurs animaux. Ce sont des outils de travail. Et les propriétaires n’ont pas encore compris que plus l’animal est en bonne santé, mieux ce sera pour tout le monde. »
À cette manière de considérer les animaux s’ajoute aussi le climat dans lequel ils évoluent avec une violence permanente puisque « les enfants ont un fouet dans la main avant de savoir marcher ». Le bruit des coups de fouet rythme les journées et les nuits. Le multiusage des routes, sur lesquelles les véhicules à moteur évoluent avec les animaux, lancés à pleine vitesse sur du béton, donne aussi lieu à de nombreux accidents. Sans parler de la pollution extrême, omniprésente dans tout le pays, mais particulièrement forte dans la région de la capitale qui compte plus de 20 millions d’habitants. À l’écoute de ce récit, impossible de s’imaginer que dans l’Égypte antique, la plupart animaux étaient vénérés, sacralisés et idolâtrés…

Marchez pour visiter !

Si, paradoxalement, le tourisme est l’une des causes de cette situation, c’est aussi en partie grâce à lui que les choses bougent : « Les propriétaires arrêtaient les coups de fouet devant les touristes et ne nous laissaient pas les filmer, ils savent pertinemment que l’on ne trouve pas ça normal. Encore faut-il ne pas le faire dans notre dos, mais je pense qu’il y a une évolution grâce aussi à toutes les personnes qui travaillent sur place et qui militent. »
Pour la vétérinaire, le message à transmettre est simple : « Marchez ! Car tout va être mis en place pour masquer les blessures et vous inciter à monter à cheval ou à dos de chameaux. La manipulation est omniprésente. »
À cela s’ajoutent bien sûr les donations aux associations et le courage de signaler les mauvais comportements aux autorités du pays : « Les autorités savent que le tourisme est un apport énorme pour le pays, elles veulent que les touristes soient satisfaits donc elles écoutent. Maintenant, il faut encore que l’État mette globalement des moyens pour les animaux et l’environnement. »

Une expérience aussi difficile qu’intéressante

Du point de vue de la pratique vétérinaire, le mois vécu par Lea Roch peut être résumé ainsi : 95% des cas traités n’existeraient jamais en Suisse, rendant son expérience à la fois très difficile, mais éminemment intéressante. « En tant que professionnelle, ça m’a énormément apporté. J’ai beaucoup échangé avec Alaa, la vétérinaire présente sur place, et l’apport a été réciproque. J’ai pu lui apprendre certaines choses et elle m’a appris à me débrouiller avec les moyens du bord, avec très peu de médicaments. » L’exemple le plus parlant est celui des blessures sous la selle. « En Suisse, nous sommes régulièrement confrontés à des chevaux présentant une douleur dorsale à la palpation, alors qu'une anomalie n'est pas forcément visible à l'examen visuel. Là, nous avions des plaies ouvertes sur des chevaux de tout juste 300 kg qui devaient continuer de porter des touristes en surpoids. J’en ai fait des cauchemars ! »
La dureté de la réalité n’empêchait toutefois pas d’y trouver de la satisfaction : « On a soigné des cas extrêmement graves, tout en voyant un vrai soulagement dans le quotidien des chevaux, qui reprenaient vie sous nos yeux. Cela donne un sens à nos longues années d’études et au métier que l’on pratique au quotidien. » Par ailleurs, l’espoir de changement est réel : « Malgré cette violence, il y a des perles qui ressortent, des gens qui ont grandi là-bas, qui nous remercient et qui veulent que les choses changent. Il y a une prise de conscience qui permet d’espérer. » Et si l'on veut faire quelque chose pour aider, on peut communiquer sur ce qu'il se passe, avertir les autres voyageurs, soutenir un projet qui nous tient à coeur ou s'engager physiquement en tant qu'aide.

Elisa Oltra 

Cet article est paru en p. 78-79 du n° de septembre 2026. 


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