Jason Smith : « Il y a deux Picobello, un à la maison et un en piste. »
En signant un double sans-faute dans sa première Coupe des Nations 5* en Suisse avec Picobello van’t Roosakker, puis à Falsterbo, Jason Smith a décroché son ticket pour les Mondiaux d’Aix-la-Chapelle. Au lendemain de son exploit saint-gallois, le Lucernois aux origines écossaises est revenu sur sa performance, tout en évoquant son quotidien et sa philosophie avec les chevaux. Cela avec un seul mot d’ordre : la patience. Un terme qu’il a su illustrer en attendant la maturité de son génial gris pour le lancer avec succès dans le grand bain.
En piste, Picobello crève l’écran, comment est-il au quotidien ?
Picobello est… comme un animal de compagnie ! À l’écurie, c’est le cheval le plus calme que l’on puisse trouver. Il n’est pas du tout étalon. Il passe son temps à dormir, en fait, il est presque paresseux (rires). C’est comme si c’était deux chevaux différents. Il y a le cheval à la maison ou au box et celui en piste. Dès qu’on se dirige vers le terrain, on a l’impression qu’il fait deux fois sa taille ! Et puis, dès qu’on sort, il redevient tout doux. Il sait quand c’est important et il vit pour ça. Lorsqu’il me voit sortir la veste rouge, il devine ce qu’il va se passer. Il sait aussi à quel point il est bon et il adore le montrer. Du coup, il trouve beaucoup de choses ennuyeuses et le défi est de le garder intéressé.
Vous venez d’acquérir Jour de Fête del Cabanon. Vous avez fait de bonnes choses, mais chuté le vendredi. Parlez-nous de lui.
Il se débrouille extrêmement bien. Il faut encore que nous apprenions à nous connaître, je ne le monte que depuis deux mois environ. C’est sans aucun doute un cheval qui a le potentiel d’atteindre le niveau 5* et une très bonne chose d’avoir un deuxième cheval pour épauler Picobello.
On dirait que vous avez un faible pour les chevaux gris !
Au grand désespoir de ma groom, c’est le cas en ce moment (rires). Mais on est d’accord sur le fait que tant qu’ils sont motivés par le sport, ça ne nous dérange pas de les panser plus souvent.
On vous a aussi vu avec Quality van’t Roosakker, une sœur de Picobello.
Elle est issue du même père, Kassander. Elle n’a pas beaucoup concouru, mais elle montre beaucoup de potentiel.
Si on rembobine un peu le fil, comment tout cela a-t-il commencé pour vous ?
Mes parents ne sont pas dans les chevaux, mais mon grand frère, Mark, a toujours monté. J’ai donc grandi entouré de poneys et de chevaux et j’ai toujours eu cette passion. Toutefois, je n’ai vraiment commencé à envisager d’en faire mon métier qu’à l’âge de 16 ans. Une fois ma scolarité terminée, je suis parti en Allemagne pendant trois mois, chez Dietmar Gugler.
Quel a été le déclic ?
Je crois que c’est simplement le moment où j’ai commencé à y voir un véritable mode de vie. Avant, j’adorais les chevaux et le sport, mais c’était plutôt un passe-temps. C’est lorsque je me suis retrouvé à voler de mes propres ailes, que je me suis dit que ça pourrait devenir ma vie.
À cette époque, imaginiez-vous tout ce qui vous arrive aujourd’hui ?
Comme jeune cavalier, on a des rêves qui, en général, restent des rêves… Alors, je dois parfois me pincer pour réaliser que tout cela est bien réel.
Comment êtes-vous arrivé en Suisse ?
Mon premier emploi était chez Pius Schwizer. J’ai monté durant trois ans pour lui et ce fut une période fantastique. À cette époque, Pius était en passe de devenir n° 1 mondial. Les chevaux que j’ai eu l’occasion de monter là-bas et tout ce qu’il m’a appris m’ont façonné en tant que cavalier. C’est un pilote incroyable. Je ne pense pas que beaucoup de cavaliers aient remporté plus de victoires que lui.
Avez-vous un entraîneur ?
Cela fait longtemps que je travaille avec Daniel Etter. Il est formidable, il m’accompagne aussi lors des grands concours. Lors de la Coupe (à St-Gall, ndlr), il m’aidait tout en assurant le commentaire à la télévision. C’était beaucoup de pression pour lui. Globalement, l’équipe qui m’entoure est fantastique. Je pense qu’il faut tout un village pour obtenir des résultats dans ce sport. On ne voit que les cavaliers et les chevaux en piste. On oublie qu’il y a du monde derrière nous. Sans eux, ce n’est pas possible.
Quelles sont les autres personnes qui vous ont aidé à en arriver là ?
J’ai eu énormément de chance d’être entouré de gens formidables dès le début. Et puis j’ai toujours eu mes amis autour de moi, qui sont eux aussi d’excellents cavaliers, créant une saine compétitivité.
« Il faut au moins un an, voire plus, pour vraiment comprendre un cheval. »
Vous avez ensuite lancé votre propre entreprise ?
Oui, il y a environ douze ans, avec ma femme. Nous avons commencé modestement et aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir une équipe, des propriétaires et des sponsors formidables. Ce qui est génial, c’est que ces personnes nous restent fidèles et nous soutiennent.
Dans votre cheminement vers le haut niveau, vous avez été amené à former de nombreux chevaux.
Ce qui me plaît le plus, c’est de voir un cheval comme Picobello performer, tout en ayant des 4 ans à la maison, en se rendant compte de tout ce qu’ils ont encore à apprendre. Ça permet de garder les pieds sur terre car lors des grands week-ends, on en vient presque à oublier où tout a commencé. Les jeunes nous ramènent aux fondamentaux, c’est un aspect important de l’équitation. Surtout qu’aujourd’hui, vu la direction que prend ce sport, avec beaucoup plus d’argent en jeu, ce savoir-faire de former des chevaux est malheureusement en train de se perdre. Il est important pour nous, en tant que cavalier, de perpétuer cette tradition, de travailler sur les chevaux et pas seulement sur les performances.
Avez-vous un message pour les jeunes ?
Soyez patient. Aujourd’hui, les gens voient les grands concours, les résultats, et ils veulent y arriver le plus vite possible. Mais ils oublient que cela prend du temps. En tant que cavalier, il faut acquérir de l’expérience, idem pour les chevaux. Si on n’apprend pas à former un cheval, on ne se rend pas compte de l’ampleur du travail que cela représente. Ce qui est important, c’est de comprendre comment les chevaux en sont arrivés là où ils en sont. Ce devrait être le rêve de tout cavalier : non seulement sauter un Grand Prix, mais aussi former un cheval de Grand Prix. Beaucoup de cavaliers sont capables de sauter une Coupe des Nations – et c’est une réussite fantastique, je n’enlève rien à cela ! –, mais à mes yeux, former des chevaux à ce niveau fait de vous un homme de cheval.
Comment décririez-vous votre relation avec les chevaux ?
Je suis extrêmement proche d’eux. Il faut bien connaître leur personnalité, cela prend du temps. Il faut au moins un an, voire plus, pour vraiment comprendre un cheval. Lorsqu’on participe à des 5*, c’est tellement difficile, technique, il faut prendre beaucoup de risques et savoir comment votre cheval va réagir, et inversément. Ensuite, quand le moment arrive et que vous avez peut-être besoin des fameux 10% supplémentaires, vos chevaux se battent pour vous. Tout est une question de relation. Si les chevaux ne vous font pas confiance, s’ils ne savent pas ce que vous voulez, ça ne marchera jamais.
Avez-vous la même relation avec tous vos chevaux ?
J’essaie, mais au fond de soi, on a toujours un préféré. Un Picobello, on n’en rencontre probablement qu’un dans sa vie, donc ma relation avec lui est très spéciale. En tant qu’étalon, il est encore plus sensible, même s’il ne le montre pas toujours. C’est donc encore plus important de l’avoir de son côté et qu’il comprenne qu’on l’aime en tant que cheval. Et pas seulement pour ce qu’on lui demande pour le sport.
Comment vous organisez-vous à la maison ?
C’est une question d’équilibre, mais j’ai une super équipe. On est cinq : trois personnes qui montent, dont moi, et deux gars qui s’occupent des tâches de l’écurie. J’ai énormément confiance en mes cavaliers, je peux aller en concours sans souci, ce qui m’enlève beaucoup de pression. On essaie aussi de garder un bon équilibre entre le sport et la vie privée. Le sport est bien sûr une priorité, mais quand je suis chez moi, j’essaie de déconnecter. C’est important pour mon moral. Notre métier est si chronophage qu’on pourrait être à fond 24h/24 et oublier de s’arrêter. De temps en temps, j’essaie de passer une semaine chez moi, sans compétition, juste pour essayer de me détendre.
Avez-vous quelqu’un qui s’occupe de former les jeunes chevaux ?
J’ai une cavalière, Anett Fehérvari, qui monte les jeunes à la maison. Je travaille aussi les 4 et 5 ans, mais pas en compétition. Je commence généralement avec eux vers la fin de leur cinquième ou sixième année. Si je devais tout faire moi-même, il me faudrait trois jours de plus dans la semaine.
Avez-vous des poulains de Picobello ? Et des retours sur sa production ?
J’en ai deux, un qui vient d’avoir 5 ans et un autre né cette année. Picobello est devenu très populaire donc j’ai déjà reçu beaucoup de photos et de vidéos. J’ai hâte de voir comment ils se débrouilleront. Mais il est encore un peu tôt, les plus âgés viennent tout juste d’avoir 7 ans. À voir les deux prochaines années mais en tout cas, ils sont beaux et bougent bien. Pour mes poulains, c’est moi qui ai choisi la jument. Sinon, tout ce qui concerne l’élevage est géré par Daniel Etter.
Quels cavaliers vous inspirent le plus ?
Steve Guerdat et Marcus Ehning. Steve est un cavalier qui, dès son plus jeune âge, a toujours été au sommet avec des chevaux très différents, ce qui, à mes yeux, fait de lui un véritable athlète. Il y a bien sûr les duos de rêve, mais un cavalier capable de faire cela pendant tant d’années avec tant de chevaux différents prouve qu’il est fait pour ce sport. Quant à Marcus Ehning, son style d’équitation, sa fluidité, sa manière de faire, ont toujours été une immense source d’inspiration. La combi- naison de ces deux cavaliers serait le rêve absolu.
Et un cheval qui vous plaît particulièrement ?
Je n’échangerais Picobello contre aucun autre, mais si je pouvais choisir, ce serait probablement Leone Jei ou alors Greya. Oui, deux gris ! Ma groom serait définitivement fâchée (rires).
Vous évoquiez la notion de couple. Lesquels vous ont le plus fait rêver ?
Sans hésiter, Nick Skelton et Big Star. On voyait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, ils se sont battus ensemble. Il y a aussi Scott Brash et Hello Sanctos, qui ont prouvé qu’il était possible de tout gagner sur cette planète. Puis Meredith Michaels-Beerbaum et Shutterfly ou encore Éric Lamaze et Hickstead. Ces duos-là s’accordaient parfaitement.
On en revient donc à la complicité.
C’est exactement ce qui fait la différence ! Si l’on avait donné le même cheval à un autre cavalier ou un autre cheval au même cavalier, on n’aurait jamais obtenu le même résultat. Cela prouve que notre sport repose aussi sur les émotions, pas que sur les résultats.
Avez-vous du temps pour d’autres passions, d’autres activités ?
Nous n’avons pas beaucoup de temps libre, mais quand j’en ai, je le passe surtout avec mon fils et ma famille. Justin aura deux ans en septembre. C’est un âge génial ! Et je vais à la salle de sport plusieurs fois par semaine.
Avez-vous un regret ?
Il y a des jours où j’aurais pu faire mieux, mais j’essaie de considérer les choses comme des expériences. Bien sûr, j’aurais adoré avoir le savoir que j’ai aujourd’hui il y a dix ans, mais c’est le processus inhérent à notre sport. Le fait que l’on puisse monter jusqu’à 65 ou 70 ans, c’est ce qui fait la beauté de l’équi- tation. On a du temps, on l’oublie parfois. C’est surtout pour ça que les jeunes doivent prendre leur temps. Car ils l’ont ! Parfois, on s’inquiète trop du moment présent et on oublie que ce sont des animaux et qu’ils sont très sensibles. Souvent, faire un pas en arrière est plus important que d’en faire un en avant.
Comment avez-vous appris le suisse allemand ?
Sans aucun doute grâce à Pius et c’était très drôle (rires). J’avais passé deux ans en Allemagne, mais je ne parlais pas un mot. Et on sait tous que Pius ne parle pas beaucoup anglais. Du coup, dès le premier jour, on a commencé en suisse allemand, j’ai dû m’adapter !
Propos recueillis par Elisa Oltra











