Jean-Maurice Brahier : « Je vois mes chevaux comme des copains. »
Jean-Maurice Brahier explore depuis quatre ans de nouveaux horizons à l’écurie Rossweidhof, à Belp, chez Stefan Küng. Entre son activité de cavalier dans les installations bernoises, les cours qu’il dispense et quelques chevaux restés « à la maison » à Corminbœuf, le Fribourgeois de 37 ans compose avec un quotidien bien rempli, sans jamais perdre de vue ses ambitions sportives. Rencontre en terre bernoise.
Les portes du domaine de Belp s'ouvrent lentement, dévoilant les écuries Rossweidhof à travers un élégant portail. Au fond, sur la carrière, une silouhette s’active encore sur le tracteur : Jean-Maurice Brahier termine de herser le paddock. Il est 15h55. Notre rendez-vous est fixé à 16h. Ici, pas une seule minute n’est perdue. À l’heure pile, le travail est terminé. Le cavalier s’approche, sourire aux lèvres, comme si cette précision faisait simplement partie du quotidien. L’entretien peut commencer — et se transformera rapidement en visite guidée de ces belles installations qu’il occupe depuis quatre ans, où il fait bon vivre.
« Tout ici a été construit en pensant au cheval », glisse-t-il dans les allées, sous le regard approbateur du propriétaire des lieux, Stefan Küng. « Au début, j’ai repris la ferme familiale de mon père et nous n’avions que trois boxes dans un coin. Puis, on a agrandi entre 2013 et 2015 et aujourd’hui nous avons une vingtaine de chevaux, avec un grand paddock à moitié couvert et des écuries confortables. », explique l’ancien cavalier qui a lui aussi, à l’époque, évolué jusqu’en 125. Aujourd’hui, sa compagne Corinne Ramseier évolue en dressage et sa fille Stéphanie monte également. Les lieux semblent effectivement pensés, organisés, optimisés — sans jamais perdre en chaleur.
La visite s’achève dans la cafétéria. Sur le comptoir, les derniers exemplaires de la revue que vous tenez entre les mains côtoient plusieurs éditions du PferdeWoche, son pendant suisse alémanique. « Stefan adore feuilleter les magazines d’équitation. Il lit tout, absolument tout. Un vrai passionné ! », sourit Jean-Maurice, avant de se confier le temps d’un café.
Grandir au milieu des poneys
Si nous sommes en terre bernoise pour cette rencontre, Corminbœuf reste le véritable point d’ancrage du cavalier. C’est d’ailleurs là que tout commence. Dans ces écuries où les poneys sont rois et où les chevaux font partie du quotidien, Jean-Maurice Brahier grandit, littéralement, au milieu des boxes, des carrières et du va-et-vient des cavaliers. Ses premiers souvenirs ne sont d’ailleurs pas ceux d’un futur compétiteur, mais d’un enfant libre.
« Avant de vraiment monter à cheval, j’étais surtout attiré par tout ce qui était tracteur, moto, pêche… », sourit-il. Les chevaux, eux, sont là, presque en arrière-plan au début. Il y a d’abord un âne, Simply, avec lequel il fait ses premiers pas en selle. Puis ce poney shetland, Ponelli, qu’il monte dès l’âge de quatre ans.
Très vite, l’équitation s’intègre à une enfance faite d’extérieur et d’aventures. Les journées s’étirent dans la forêt, avec les copains, à disparaître durant des heures : « J’adorais partir toute une journée en balade en forêt avec les copains, bien plus que de travailler dans le manège. Nous partions à l’aventure, attachions nos poneys à un arbre et construisions des cabanes dans les bois. C’était génial ! » Une enfance simple, active, presque insouciante, où le cheval est encore perçu comme un compagnon de jeu.
Aller en concours pour voir les copains
À six ans, il participe à son premier concours, à Corminbœuf, conduisant fièrement son poney gris Igor. Mais à cet âge-là, ce n’est pas encore la performance qui l’anime. « Ce qui me donnait envie, c’étaient surtout les prix », avoue-t-il en riant. À l’époque, les classements ne se récompensent pas en argent, mais en objets posés sur une table, à piocher à tour de rôle. Et parmi eux, un walkman remporté par sa sœur Joëlle : « J’ai toujours rêvé d’en avoir un ! À partir de ce jour-là, je me suis dit que j’allais aussi participer aux concours pour tenter d’en remporter un. Tout est parti de ce walkman que je voulais absolument ! » Car il y a justement sa sœur, de trois ans son aînée, déjà bien lancée en compétition. Elle est alors un modèle, un moteur. Il la suit sur les concours, observe, s’imprègne. Puis, peu à peu, l’envie change de nature. Le jeu devient objectif. Les premières expériences ne sont pas toujours maîtrisées — il se souvient encore d’une « descente rapide » après quelques sauts sur son tout premier parcours —, mais elles donnent envie d’y revenir. Très vite, les résultats suivent au rythme où ses premières saisons défilent.
« J’ai commencé à faire des concours pour gagner des lots comme ma sœur. »
Jean-Maurice se distingue notamment à Corminbœuf, où il décroche à deux reprises le titre de meilleur cavalier et s’offre ainsi une entrée dans l’arène du CHI de Genève pour prendre part à une épreuve de l’époque, le fameux relais poney-cheval, où le cavalier sur le cheval montait sans selle et où la RTS diffusait le tout. Il n’a alors que onze ou douze ans. « À cet âge-là, entrer sur la piste de Palexpo, c’était énorme. » À mesure que les années passent, le cheval ne quitte plus son quotidien. Mais surtout, il devient le fil conducteur d’une vie faite de concours, de déplacements et d’amitiés. Week-end après week-end, ils se retrouvent sur les terrains pour partager bien plus que des parcours. Parmi eux, Jordan Schoch, qui venait déjà faire les cours de saut à la maison, ainsi qu’Arnaud Psarofaghis ou encore Loïc Sottas. « On se retrouvait tout le temps sur les concours. On arrivait, on descendait du camion, et on allait directement voir les copains. » Les voyages à l’étranger s’enchaînent, ouvrant d’autres horizons. « C’était un peu les vacances. On partait, on voyait autre chose. »
Dans le même temps, son père Pierre, actif dans le commerce de poneys, lui offre une opportunité rare : monter beaucoup de montures différentes. Les poneys changent régulièrement, parfois même d’un concours à l’autre. « On partait avec un poney, et il pouvait être vendu pendant le week-end. » Une école incroyablement formatrice. Le plaisir est toujours là. Mais désormais, il s’accompagne d’une envie plus nette : progresser, comprendre, et aller plus loin.
L’aventure de l’équipe de Suisse poneys
Jean-Maurice franchit alors un premier cap en intégrant la relève, puis l’équipe de Suisse poneys. Là, un nouveau monde s’ouvre à lui : « Je voyais ma sœur et d’autres cavaliers évoluer sur des épreuves bien plus grosses. Ces parcours paraissaient immenses », se souvient-il. À cet âge-là, tout impressionne : la taille des obstacles, l’intensité des pistes, l’atmosphère des grandes places. Mais loin d’intimider, ce spectacle agit comme un moteur. L’envie grandit, simplement, naturellement. Porté par cette dynamique, il découvre les grandes échéances internationales. Les Coupes des Nations, les championnats de Suisse et d’Europe, autant d’expériences qui forgent le cavalier en devenir et nourrissent déjà une ambition plus affirmée.
Puis, comme pour tous, vient le moment charnière, celui du passage à cheval. Mais Jean-Maurice peut s’appuyer sur un partenaire précieux durant cette transition : Malforin Paladin CH, « l’un des meilleurs chevaux que j’ai eus », issu de l’élevage familial et encore monté en concours par sa mère Ruth à l’époque. Ensemble, ils gagnent plus de 70 épreuves jusqu’en S (140-145) dont le GP -25 de Chevenez en 2008 qui leur ouvre les portes du CHI de Genève. Un autre cheval suit. Puis un constat s’impose peu à peu : au sein de la structure familiale, le commerce reste majoritairement tourné vers les poneys.
Se frayer sa propre voie
À cette époque, les journées se remplissaient de tâches d’écurie, de boxes à faire, d’entretien à assurer. Mais au détriment de l’essentiel : « Je montais beaucoup moins, et ça m’a vite pesé. » Alors il prend une décision. Avancer, ailleurs. Il rejoint la famille Etter à Müntschemier. D’abord auprès de son oncle Gerhard pour qui il travaille, avant de développer progressivement une activité plus soutenue de commerce avec son cousin Marc. Les chevaux défilent et avec eux, les ventes. Car derrière l’apprentissage, il y a une réalité économique. « On a eu de très bons chevaux. Mais c’était notre gagne-pain. Il fallait que ça tourne. »
Certains chevaux restent un peu plus longtemps, suffisamment pour lui permettre de franchir un cap. Comme Sole Mio KM CH, avec lequel il décroche la médaille d’argent au championnat de Suisse élite en 2018, à Humlikon/ZH. Au fil des années, les liens se créent : « On passe énormément de temps avec eux. À la fin, ils deviennent un peu des copains. » Et ce ne sont pas forcément les meilleurs qui laissent la plus forte empreinte. « Ce qui était le plus difficile, ce n’était pas de vendre celui qui avait le plus de moyens. C’était plutôt le lien avec eux. »
Ce qui anime Jean-Maurice, au-delà des résultats et des classements, c’est avant tout le travail dans la durée. La construction. L’évolution. « J’adore acquérir des chevaux jeunes et les former », confie-t-il sans hésiter. Plus que d’arriver sur des chevaux déjà faits, ce qui le motive, c’est de les voir grandir, progresser, franchir des étapes. « C’est ça qui est beau : voir leur qualité au départ, puis réussir à les amener jusqu’au haut niveau. » Un travail de patience, presque d’observation, où rien ne se précipite. Car tous n’évoluent pas au même rythme. « Certains chevaux, à six ans, sont déjà très en avance. D’autres ont besoin de plus de temps. » À lui alors de s’adapter, de composer, d’accepter parfois de ralentir pour mieux repartir. Quitte à faire un pas en arrière. « Il ne faut pas hésiter à les redescendre un peu, à refaire des plus petites épreuves. Ça leur fait du bien, ils reprennent confiance, ils se relâchent. »
Le luxe de pouvoir prendre le temps
Loin d’une logique de performance immédiate, le cavalier privilégie une progression construite, réfléchie. Monter, observer, ajuster. « On ne peut pas toujours aller dans le plus gros. Il faut jongler. » Une approche presque instinctive, mais guidée par l’expérience. Et par une conviction simple : chaque cheval a son propre tempo, qu’il faut savoir écouter.
Un tempo qu’il a la chance de pouvoir appliquer aujourd’hui, dans un environnement qui s’y prête parfaitement. Car l’arrivée à Belp marque un véritable tournant dans la trajectoire du cavalier fribourgeois. « Avant, dès qu’un cheval commençait à bien tourner, il fallait le vendre. Ici, on peut les garder, prendre le temps. » Une philosophie qui change tout. Contacté il y a quatre ans alors qu’une place de cavalier se libérait, il découvre une nouvelle manière de travailler plus stable, plus construite. Avec, en filigrane, une confiance qui s’installe au fil du temps. « Stefan me laisse beaucoup de liberté. Je peux gérer mes horaires, organiser le travail comme je le sens. » Une autonomie précieuse, qui lui permet aussi de jongler entre Belp et Corminbœuf, où il reste très présent notamment pour donner des cours.
Dans ce cadre, les chevaux évoluent autrement. Et surtout, ils restent. Famas de Chalois, Caracoles, De La Luna SW, Emperor of the Sun B… autant de profils différents, mais une même logique. « Ce sont des chevaux qui aiment les concours. Quand ils rentrent en piste, ils se donnent. » Famas, plus posé au quotidien, se transforme une fois en piste. Caracoles, extrêmement respectueux, peut encore se laisser surprendre par certains éléments et laisser ressortir sa grande sensibilité.
Le sympathique hongre n’est par exemple pas toujours ami avec les rivières. « Parfois, il doute encore de lui et là, les rivières ne passent plus. Puis le lendemain, sur la même place, il peut reprendre confiance et tout se passe bien », raconte-t-il avant de concrétiser ses dires sur son départ dans le GP 5* à St-Gall, l’an dernier : « Nous étions sans faute jusqu’au no9, puis je n’ai jamais réussi à passer cette fameuse rivière. » Luna, elle, a demandé plus de temps avant de trouver son équilibre. « On n’osait pas aller trop vite avec elle. On a vraiment pris le temps, étape par étape. » Aujourd’hui, tous progressent vers les plus grosses épreuves, avec régularité. Autour de lui, une équipe solide accompagne ce travail de fond. Son cousin Marc Etter reste une référence, un regard extérieur précieux dans les moments clés. « Il a une capacité incroyable à lire un parcours, à comprendre ce qu’il va se passer. » À Belp, les cavaliers et soigneurs participent également à cet équilibre, tout comme les intervenants extérieurs — vétérinaire, maréchaux — avec lesquels les échanges sont constants. « À la fin, tout le monde travaille ensemble. Ce n’est pas une seule personne qui fait la différence. »
Une famille, un nouveau rythme à trouver
Un équilibre qu’il retrouve aussi dans sa vie personnelle. Installé à Corminbœuf, à quelques centaines de mètres du manège familial, Jean-Maurice Brahier partage aujourd’hui son quotidien entre les chevaux et sa famille. Marié à Antea, elle-même cavalière, il est également papa d’un petit Ivan, bientôt âgé de trois ans. « Des fois, le matin, je m’occupe de lui avant de venir ici. Il faut s’organiser un peu différemment. » Un rythme nouveau, fait d’allers-retours, mais qui ne semble en rien altérer son engagement.
Et sur les terrains de concours, l’envie reste intacte. Peut-être même plus forte encore. « Quand on rentre en piste, surtout dans les grands concours, on sent tout de suite l’atmosphère. J’aime beaucoup cette ambiance avec le public. » Il parle ici de Genève, Saint-Gall… des arènes qu’il regardait enfant à la télévision, et dans lesquelles il évolue désormais. « Quand j’étais petit, je me demandais comment c’était possible d’aller aussi vite, de tourner comme ça. » Aujourd’hui, il y est. Et il le vit pleinement. « On sent que le cheval aussi comprend que c’est un moment particulier. Il se donne. »
La suite s’écrit désormais dans cette continuité. Avec des chevaux qui arrivent à maturité, et d’autres qui grandissent derrière. L’objectif ? Comme la saison 2025, mais en mieux ! Il y a bien entendu les finales d’Avenches en ligne de mire. Et avec Famas, qui commence à bien tourner, l’ouverture sur de possibles Coupes des Nations se laisse entrevoir : « Aujourd’hui, Famas se présente comme le partenaire idéal pour ce type d’épreuve. J’en avais fait quelques-unes lorsque j’était encore jeune cavalier avec Malforin Paladin, mais c’était trop intense pour lui. Famas, au contraire, s’y prêtera parfaitement.» Il y a bien sûr les jeunes chevaux à former, et là aussi Jean-Maurice Brahier compose avec un piquet de chevaux de 6, 7 et 8 ans « très prometteurs » selon les dires enjoués du cavalier. « Globalement, j’aimerais être vraiment performant en 4*, et commencer à accéder aux 5*. Mais tout ceci prend du temps. » Prendre le temps. Une idée simple, presque évidente, mais qui traverse tout son parcours.
Du tac au tac
Votre cheval de rêve ?
Greya de Kent Farrington, ou Hello Folie de Scott Brash. Un autre cheval exceptionnel qui saute en ce moment et qui appartenait à mon cousin Daniel, c’est Picobello van’t Roosakker. Il a quelque chose d’extraordinaire.
Le meilleur conseil que vous ayez reçu ?
Quand tu tombes, ce n’est pas grave. Il faut savoir se relever et aller de l’avant. C’est ma mère qui m’a dit ça, à mon tout premier concours ! (rires) Autrement, un autre bon conseil de mon cousin Marc : Quand je fais 4 pts en concours, il me dit toujours de relativiser car j’aurais pu en faire 8. Et quand j’en fais 8… il dit la même chose avec 12 ! C’est très encourageant (rires).
Votre concours favori en Suisse ?
Je dirais celui de Sion, pour l’atmosphère amicale. Pour la formation des jeunes chevaux, Müntschemier. J’aime aussi les étapes des wild-card (du CHI de Genève, ndlr). Plus proche de la maison, j’apprécie aussi beaucoup Payerne. En Suisse, il y a de très belles places notamment en herbe, nous sommes chanceux.
Un conseil que vous donneriez à un jeune cavalier ?
Il faut prendre son temps, aller étape par étape. Savoir être humble. Quand on se lance dans les 120 par exemple, il ne faut pas hésiter à jongler avec les hauteurs. Les chevaux ne sont pas des machines, ça leur fait du bien de varier. Prendre le temps aussi de faire connaissance avec le cheval, créer un lien. Une fois que le couple est fait, généralement, le cheval comprend bien mieux son cavalier.
Un cavalier que vous admirez particulièrement ?
Si on parle d’un cavalier suisse, c’est Steve Guerdat. Je trouve fou le management qu’il a avec ses chevaux, comment il arrive à préparer tel cheval pour telle échéance. À chaque fois, il arrive à concourir dans de grandes épreuves avec un nouveau cheval qu’on n’avait pas encore trop vu, mais qu’il a préparé en arrière-plan. Pas parce qu’il l’a caché, mais vraiment parce qu’il a pris le temps. Un autre cavalier que j’aime beaucoup est Richard Vogel, pour la vitesse qu’il arrive à mettre.
Julie Queloz












