CSIO Roma - Piergiorgio Bucci su Pallieter van de N.Ranch UM_11267.jpg Piergiorgio Bucci et Pallieter van de N.Ranch au CSIO de Rome. © Umberto Martuscelli

La belle philosophie de PG le joyeux

À 51 ans, Piergiorgio Bucci a vécu la plus belle année de sa carrière, remportant trois Grands Prix 5*, à Mexico, Rome, où sa passion pour le saut d’obstacles est née, et La Baule, et frôlant le podium aux Mondiaux d’Aix-la-Chapelle (5e par équipe, 4e individuellement). La suite ne s’est pas aussi bien passée et une chute à Gassin lui a causé une double fracture au pied gauche, ce qui ne l’a pas empêché d’essayer de monter à Barcelone ! Nous l’avions interviewé avec beaucoup de joie, la veille de son accident, et il espérait alors encore disputer la finale du Top 10 à Genève. Ces rêves-là devraient être repoussés d’un an, mais avec Hantano et Pallieter vd N’Ranch, le sympathique cavalier des Abruzzes peut aborder le CHI de Genève et les prochaines grandes échéances avec gourmandise.

« Il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne », comme Italien et Romain de cœur, Piergiorgio Bucci connaît bien l’expression et il l’a hélas vécue ces derniers mois. Brillant tout au long de la saison d’été, victorieux des Grands Prix Rolex de Rome et de La Baule, 4e des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, où il aurait même décroché l’argent individuel sans une faute sur l’ultime oxer, le jovial Transalpin, 7e au classement mondial en septembre, semblait parti pour la gloire et en route vers sa première finale du Top 10 le 11 décembre prochain à Genève. Hélas, patatras, le mois de septembre allait le voir abandonner dans le Masters de Calgary et surtout chuter à Gassin-St-Tropez, subissant deux fractures au pied gauche, un œdème osseux et un épanchement articulaire. Malgré de fortes douleurs, il serra les dents pour pouvoir participer à la Finale des Nations de Barcelone, mais ne parvint pas à aller au bout. Une opération n’est pas nécessaire pour l’heure et l’Italien espère reprendre du service à Lyon ou à Vérone.
PG, comme le surnomment ses amis, sera en principe présent du 9 au 13 décembre à Genève, mais, en revanche, il doit probablement dire au revoir à la finale du Top 10. Nous l’avions interviewé la veille de sa mauvaise chute, alors qu’il arrivait à Gassin, plein d’es- poir et d’ambition. Nous avons donc décidé de vous retransmettre notre passionnant et joyeux échange, dans un français presque parfait, sans trop le modifier, sinon quant à ses plans de fin d’année.

Piergiorgio, comment vous est venue la passion du cheval ?
J’ai grandi à L’Aquila, dans les Abruzzes. Ma maman était maîtresse d’école enfantine et mon papa était responsable de travaux, notamment lors de la construction du tunnel routier du Gran Sasso. Tous deux vivent encore à L’Aquila. Après le drame de 2009 (un séisme avait fait plus de 300 morts et détruit une grande partie de la ville, ndlr), où nous avions perdu des amis, ils ont pu reconstruire leur maison et revenir chez eux voici quelques années. Ma famille ne vient donc pas du milieu du cheval. Ma mère ne peut pas regarder un parcours, même à la télévision, elle a peur, même un jour plus tard, mais mon père, qui a désormais 86 ans, est régulièrement venu aux concours.
À L’Aquila, il y avait des chevaux dans la région et au centre équestre de la ville. Enfant, c’était ma seule passion. J’ai commencé à monter au centre équestre, avec une selle western. Avec des copains, on travaillait beaucoup le matin, on faisait les boxes, et l’après-midi, le responsable nous laissait monter à cheval et emmener les clients en promenade. Il avait bien vu ma passion, car je ne pense pas qu’il était possible de déceler quelque talent que ce soit à ce moment-là (rires) !

Parlez-nous de la relation avec votre frère, Heriberto.
Il vient à tous les concours. C’est mon meilleur ami, mon meilleur et premier fan. Il m’aide pour tout, il est fantastique. C’est un peu comme le frère de Steve chez les Guerdat (Yannick, qui gère notamment la communication et les sponsors de Steve, ndlr).

Comment avez-vous découvert le grand sport ? Au concours de Rome ?
Mon oncle savait ma grande passion pour les chevaux et il m’avait pris avec lui à Piazzia di Siena. Je devais avoir 14 ou 15 ans et je montais encore avec une selle américaine. On est allé à Rome voir la Coupe des Nations et je suis tombé complètement amoureux du saut d’obstacles. Les jours suivants, j’ai commencé à sauter tout seul.

« J’ai sauté pendant plusieurs mois avec ma selle western. »

En changeant de selle ?
Non, j’ai sauté pendant plusieurs mois avec ma selle western. Nous n’avions pas les moyens d’acheter une selle anglaise.

Ne pas avoir grandi dans une famille de cavaliers, était-ce un désavantage ?
D’un côté, ça m’a vraiment endurci car j’ai toujours dû beaucoup me battre et j’ai vécu beaucoup de déceptions. Mais ma passion était tellement grande que j’ai appris à vivre avec. De l’autre, tout m’a pris beaucoup de temps. Je me suis retrouvé à 30 ans avec la même expérience que certains ont aujourd’hui à 18 ans déjà.

Et vous avez su rattraper le temps perdu !
Oui, c’est vrai, surtout que je suis encore très jeune (rires) !

Quelle fut la suite de votre parcours ?
Jusqu’à 18 ans, je me suis débrouillé seul, en autodidacte. Puis, je suis parti travailler pour un monsieur belge, qui vivait en Italie, à Narni, au nord de Rome. Après m’avoir traité de cow-boy, il m’a fait tout recommencer depuis le début et il m’a donné de bonnes bases. Je suis resté une année chez lui avant de partir pour mon service militaire, qui était obligatoire à l’époque. À mon retour, âgé de 20 ans, je suis parti à Rome, à San Nicola, chez Duccio Bartalucci, le futur chef de l’équipe italienne. J’étais en quelque sorte son assistant et son cavalier-maison. Je voulais faire ce métier depuis toujours, je n’ai jamais pensé à faire autre chose. Après cette expérience, j’ai monté pour Franco Etrea, qui organise actuellement les concours de Busto Arsizio et qui était alors un grand marchand de chevaux. Il avait remarqué que j’avais un peu de talent et que j’étais motivé, donc je suis parti à Busto, près de Milan. J’ai travaillé plusieurs années pour Franco, j’ai commencé à faire des CSI et ma première Coupe des Nations. Je devais avoir 30 ans ou quelque chose comme cela. Mais ce fut une bonne expérience.

Puis, c’est le départ pour le Benelux ?
C’était en janvier 2010. Ma maison et ma société étaient au Pays-Bas, à Budel, mais les écuries étaient à 2 km, en Belgique. J’y suis resté 16 ans.

Aviez-vous pris cette décision pour le sport ou le commerce ?
Pour le sport. J’ai bien sûr dû faire un peu de commerce pour me rémunérer, mais ma grande passion a toujours été le sport, pas l’argent. Sinon, j’aurais fait un autre métier. Ce qui m’anime, ce sont les médailles, comme celle que j’ai ratée cet été...

La première médaille, c’était juste avant votre départ pour le nord, en 2009 à Windsor après une lutte avec Steve Guerdat, déjà, qui avait offert l’or à la Suisse, devant l’Italie. Markus Fuchs, qui était alors l’éphémère entraîneur de la squadra azzura, avait lancé un « Miracolo ! ». Cela vous a-t-il aidé à vous établir aux Pays-Bas ?
Non, j’ai fait cela tout seul. C’était de la folie d’ailleurs, car je ne parlais ni flamand, ni anglais, ni français, ni rien. Mais je ressentais le besoin de changer quelque chose, car je voyais que la différence entre les grands cavaliers, Ludger (Beerbaum), Marcus (Ehning), Steve (Guerdat) déjà, et moi était trop grande.

Avez-vous eu des gens qui vous ont aidé à progresser ?
Oui, à chaque étape, j’ai eu beaucoup de chance. Déjà à L’Aquila, quand j’étais tout jeune, un type avait arrêté de monter pour me donner ses deux chevaux pour sauter un peu. Et ensuite, le président de la fédération régionale m’avait prêté sa super jument. Puis il y a eu Franco Etrea. Il y a toujours eu quelqu’un pour m’aider à avancer.

Votre bon caractère vous a sans doute servi, non ?
J’ai appris dès le début qu’il faut donner pour recevoir. J’ai toujours essayé d’être gentil, d’ai- der les autres quand je le pouvais et je pense qu’à la fin, ça m’est venu en retour.

Qu’est-ce qui vous a décidé à rentrer en Italie, fin 2025 ?
Ça faisait déjà quelques années que j’y réfléchissais. Je n’ai jamais vraiment aimé vivre en Hollande. Le climat, la nourriture, la mentalité, c’est trop différent. Y vivre faisait partie de ma mission, pour progresser, mais je n’ai jamais investi là-bas, pas même une maison, car je savais qu’un jour je rentrerai. Et il y a deux ou trois ans, j’ai dit stop et j’ai commencé à chercher quelque chose. C’est aussi un peu grâce à Francesca Castellani, la propriétaire de Pallieter, qui vient de Padoue. Et ce fut une bonne idée car, en rentrant, j’ai rencontré de nouvelles personnes, de nouveaux chevaux et de nouvelles motivations. Je suis désormais à Birago, entre Milan et Côme. Giorgio Nuti y fut longtemps basé. Les installations sont vieilles, mais c’est vraiment beau.

Avec Pallieter vd N’Ranch et Hantano, ces deux dernières saisons ont été fantastiques avec de nombreux sans- faute sur le circuit LLN l’an dernier et tous ces succès cette année. Quel a été le déclic ?
Hantano, qui appartient pour moitié à Karina Fredericks (ex-Aziz), une cavalière canadienne que j’ai entraînée plusieurs années, a eu besoin de temps pour être constant. J’avais déjà gagné il y a deux ans le Grand Prix Coupe du monde de Madrid, mais il manquait de régularité. Durant ce laps de temps, Pallieter, qui est un crack, est arrivé. C’était une coïncidence, mais ils se sont réciproquement tirés vers le haut. Et cette année, j’ai pu préparer tranquillement Hantano pour les championnats du monde. Avoir deux chevaux de ce niveau, ça change tout. Normalement, il y en a une troisième qui est top, Kiss Me Fabulesse (3e du GP 5* à Barcelone l’an dernier, ndlr), elle s’est blessée et revient gentiment. Et j’ai des jeunes qui sont excellents, Istanbul du Cèdre (un étalon 8 ans, fils de Casall et de Dubaï du Cèdre/Baloubet du Rouet, ndlr) et Casalia DG (9 ans, une jument par Casall également, ndlr), qui a déjà fait une bonne Coupe (0+4) cette année à Bedizzole, en deuxième division.

Comment s’organise votre système ?
Quand on n’a pas un vrai sponsor qui paye pour tout, il faut se débrouiller et se diversifier. Je donne des stages, j’enseigne deux à trois fois par mois à Rome, à la Faresina, et je fais un peu de coaching. J’essaie de ne pas vendre mes chevaux, mais parfois, quand on a des offres et les factures à payer, il faut s’y résoudre. Toutefois, j’essaie de rester vraiment focalisé sur le sport (pas très commerçant, PG Bucci n’a pas de site internet, rare par les temps qui courent, ndlr !).

Ce fantastique enchaînement de victoires avec Mexico, Rome et La Baule, ça change la donne mentalement, non ?
C’est quand tu gagnes que tu réalises que tu peux le faire. J’ai gagné à La Baule parce que j’avais gagné à Rome. Rome, c’était mon rêve de gosse, j’étais si heureux. Alors ça m’a aidé pour entrer en dernier du barrage à La Baule. J’ai tout tenté en me disant « j’ai gagné Rome cette année ! ».

Revenons sur les Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, avec des performances que l’on n’avait plus vues depuis les d’Inzeo. Avec le recul, est-ce la tristesse qui prédomine ou la fierté ?
Le premier sentiment, c’est la tristesse car nous étions si proches d’une médaille individuelle. En plus, c’est une faute que je ne pensais pas qu’Hantano pouvait faire. Il ne la fait jamais. Si quelqu’un m’avait demandé si un jour il ferait une faute de postérieur sur la première barre d’un oxer, j’aurais parié tout mon argent que non. Un double de droits, avec sa technique un peu spéciale oui, mais pas celle-ci. Mais après, j’arrive à être fier et satis- fait de cette 4e place.

Était-ce dû à la malchance, la fatigue ou un peu d’émotion ?
J’ai étudié attentivement toutes les vidéos. Je n’ai pas dormi pendant trois nuits. J’ai regardé tous les parcours des finalistes car je voulais comprendre. Le triple, j’ai trouvé que c’était Hantano qui l’avait le mieux sauté, mais dès l’oxer suivant, j’ai remarqué qu’il a un peu baissé le postérieur. Sur le moment, je ne l’ai pas vraiment senti. Sinon j’aurais réagi, mais j’étais tellement convaincu que mon cheval ne pouvait pas faire la faute sur cet oxer. Et comme j’avais déjà fait une foulée de plus pour tous les verticaux, j’étais peut- être un peu pressé de finir. Quant à la faute du premier jour, j’étais très fâché contre moi. Celle-là était de ma faute, j’avais changé mon plan et je pensais qu’elle me coûterait la médaille.

Pensiez-vous plutôt avoir une chance par équipe ou en individuel ?
En individuel. Je savais qu’avec un peu de chance, l’équipe pourrait bien figurer, mais j’ai toujours dit que si je montais bien, mon cheval ferait cinq sans-faute. Je l’ai raconté à tout le monde, je n’ai pas peur de me mettre la pression, au contraire. En quittant mon équipe en Italie, je leur avais dit qu’ils me reverraient comme champion ! J’étais motivé et confiant.

Quelle est votre relation avec Hantano ? 
On a une relation très forte, mais ça a pris du temps. Hantano a beaucoup de caractère, il faut qu’il t’aime bien pour que cela fonctionne. On est vraiment copains. Il me regarde comme s’il était un peu amoureux de moi. Bon, à Calgary un peu moins (rires). Par exemple, quand je descends pour faire le boot check, et que je fais le tour de lui, il ne me quitte jamais des yeux.

Allez-vous jouer le circuit Coupe du monde ?
Je vais essayer. Après Aix-en-Chapelle, je suis encore plus motivé, je veux une revanche ! Et puis il y aura les Européens de Waregem et les Jeux olympiques, le grand objectif.

Justement, les JO manquent encore à votre CV de cavalier.
Cela faisait 22 ans que nous n’étions plus parvenus à nous qualifier par équipe, depuis les JO d’Athènes ! On est vraiment ravis. Et on l’a fait de belle manière, en étant 5es, pas 8es. On est tranquilles pour les deux prochaines années. On va pouvoir préparer l’échéance sans nous stresser et sans tirer sur les chevaux de tête.

La personne qui a joué le plus grand rôle dans votre vie ?
Mon frère, Heriberto.

Un modèle dans votre carrière ?
Ludger Beerbaum.

Où allez-vous pour vous ressourcer ?
À L’Aquila. J’y vais dès que je peux, pour voir mes parents et parce que j’aime cette région.

Cette vie de cavalier avec beaucoup de déplacements, la trouvez-vous parfois pénible ou l’appréciez-vous ? 
On y est tellement habitué. Et pour moi, c’est facile, ce n’est pas un stress.

Une ville que vous profitez toujours de visiter ?
Rome, la plus belle !

Une rencontre qui vous a touché ?
Francesca, ma sponsor. En juin de l’année passée, elle m’a appelé pour me demander de monter ses chevaux. Elle me fait entièrement confiance, se prend au jeu et nous soutient.

Et une destination de vacances ?
Je ne pars pas trop en vacances. Cela étant, je n’arrive pas à l’expliquer, mais bien que je vienne de la montagne, j’aime les grandes villes.

Votre plus grand moment de bonheur ?
Le 30 mai quand j’ai gagné le Grand Prix de Rome.

Le talent que vous n’avez pas ?
Le tennis, j’adore, mais je suis catastrophique ! Sinon tout ce qui est paperasse.

Êtes-vous superstitieux ?
Pas vraiment, mais je suis encore un conseil de ma maman qui me disait de toujours porter quelque chose de nouveau dans un moment important. À Aix, j’avais des chaussettes neuves pour la finale par équipe et pour l’indi- viduel, elles étaient bleu azur comme l’Inter de Milan, mon équipe.

Ce qui vous plaît le plus en Italie ?
Manger.

Et en Suisse ?
Les montres, Rolex (rires) !

Un autre métier que vous exerceriez ?
Vraiment aucun, je vivrais sous les ponts.

Propos recueillis par Elisa Oltra et Alban Poudret


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