Alexandra Zamora et Ilias Passion CH. © Justine Beytrison Alexandra Zamora et Ilias Passion CH. © Justine Beytrison

Monter sans mors, la fausse bonne idée ?

L’émergence de l’équitation dite éthologique a fait apparaître chez de nombreux cavaliers le désir de se passer d’embouchure. Si les plus puristes de l’équitation classique décrient cette approche, craignant notamment pour la musculature du cheval et la sécurité du cavalier, des professionnels se sont intéressés de près aux nouvelles méthodes. Décryptage.

Qui n’a jamais rêvé de pouvoir monter son cheval en cordelette, le menant du bout des doigts, expression tangible d’une complicité à son apogée ? De l’autre côté, l’utilisation du mors pour chevaux remonte à environ 3000 à 3500 ans avant J.-C., avec des traces découvertes dans la culture Botaï au Kazakhstan. Les peuples égyptiens et phéniciens ont ensuite largement développé cet outil. Les mors à levier, ancêtres de la bride, sont ensuite apparus vers le Ier siècle après J.-C. Vous l’aurez compris, la pratique est profondément ancrée dans notre culture équestre et il n’est donc pas étonnant que beaucoup soient frileux à l’idée de laisser tomber le mors.

Muscler le cheval « dans le mauvais sens »

Nombreux sont les professionnels à pointer du doigt le problème de la musculature. En effet, un cheval monté en licol aura davantage tendance à garder la tête en l’air. Mais pour Alexandra Zamora, enseignante d’équitation éthologique et cavalière de concours régional, le problème réside dans le fait qu’on ne s’intéresse à l’éducation du cheval qu’en cas de difficulté. « Parfois, on ne peut pas tout travailler en même temps et il faut choisir son combat. Si le cheval présente des problèmes de comportement, on en fera une priorité sur le travail musculaire. Chercher à développer la musculature d’un cheval crispé n’est d’ailleurs pas bénéfique. »
La Fribourgeoise souligne aussi que certains cavaliers travaillant en cordelette ont des chevaux à la musculature magnifique et qu’à contrario, des chevaux montés en filet ne sont pas bien musclés. « De manière générale, obtenir une bonne musculature du dos est un gros challenge », analyse pour sa part le vétérinaire Marco Bryner.
« Lorsque je m’entraîne pour un concours de dressage, je fais une première fois la reprise en mors. Puis je le refais en cordelette pour valider les acquis », témoigne Alexandra Zamora, qui s’est notamment formée professionnellement à la méthode Andy Booth. D’ailleurs, le célèbre homme de cheval australien débourre les chevaux sans mors et ne met pas le filet avant que tout soit fluide en cordelette. Une approche qui améliore aussi le confort du cavalier sur des aspects étonnants : « Je montais systématiquement avec des gants, car sinon je me retrouvais avec des cloques. Depuis que j’ai corrigé l’utilisation de ma main, je n’en ai plus besoin, parce que je ne suis plus dans la force », relate l’enseignante.

Progrès éthique ou raccourci risqué ?

Mors ou pas ? Pour Alexandra Zamora, le débat est faux : « Ce n’est pas une question d’outil. Je suis d’ailleurs contre les gens qui militent contre le mors. Il faut plutôt se demander si le cavalier est capable d’observer son cheval, de prendre le temps de lui expliquer ce qu’on attend de lui tout en respectant ses capacités cognitives. Et le cheval est-il en bonne santé ? ». Un avis partagé par le vétérinaire, qui n’a par ailleurs pas identifié dans sa pratique de corrélation entre mauvaise musculature et ennasure, même si des dégâts au hackamore ont déjà été observés de manière générale par les vétérinaires. « Mais la majorité des chevaux que je suis sont montés de manière classique, avec un mors. Tant que l’outil est bien réglé et utilisé correctement, il n’y a pas de problème. »

« Ce n’est pas une question d’outil. Je suis d’ailleurs contre les gens qui militent contre le mors. » Alexandra Zamora

L’occasion de rappeler qu’un contrôle de santé est primordial lorsqu’on observe une défense ou une anomalie dans le comportement du cheval. « Il est en effet important d’exclure d’abord toute douleur ou pathologie, explique le Dr Marco Bryner. Il peut y avoir de l’arthrose aux cervicales, ce qui est très fréquent, ou encore du headshaking et on procédera par élimination pour identifier la cause. »
La sécurité est un autre frein à la monte sans mors dans les mentalités. « Selon moi, les gens qui n’ont pas le contrôle ne monteront pas sans mors ou en cordelette en concours », déclare Alexandra Zamora. Car un tel changement ne s’improvise pas. Rappelons qu’il est du reste interdit de monter sans mors en concours de dressage ou de mener sans embouchure en attelage. D’ailleurs, peut-on vraiment envisager de monter n’importe quel cheval sans mors ? « Un bilan du couple est nécessaire », répond l’enseignante. Car outre le passé du cheval et les objectifs du cavalier, il faut aussi prendre en compte le physique de sa monture : « La morphologie du cheval a une influence sur la biomécanique et le développement de certains muscles », explique Marco Bryner. Un grand équidé aura par exemple davantage tendance à creuser le dos au lieu de reporter le poids vers l’arrière-main.

Prendre ses précautions

« De nombreux chevaux ont la bouche abîmée par un mauvais travail, ce qui fait qu’on obtiendra probablement des meilleures réponses sans mors », rapporte Alexandra Zamora. Bien souvent, lorsqu’on décide de laisser tomber le mors, il s’agit presque d’un redébourrage : « Si on a longtemps laissé le cheval avoir des mauvais comportements, ça va être compliqué. De la même manière qu’un cheval monté toute sa vie avec de fortes embouchures sera difficile avec un mors tout simple. »
Alexandra Zamora privilégie le licol en corde pour former : « Confortable au repos, il devient inconfortable sous pression. Le mors repose sur une logique similaire, mais le licol permet de poser une solide base des demandes fondamentales et de résoudre des problèmes sans solliciter la bouche. Le travail au licol sert ainsi la monte avec mors ». Et une fois de plus, il s’agit avant tout d’observer, d’écouter et de ressentir son cheval pour trouver la méthode la plus adaptée.

De nombreuses ennasures

Outre le fameux licol en corde et la cordelette, il existe aussi le side-pull, une sorte de bridon sans mors, qui agit par pression directe sur le nez. Le hackamore, avec ses branches, exerce un effet de levier sur le nez et la nuque. Il nécessite une main douce. Le bitless comporte un système de lanières croisées sous la tête, exerçant une pression diffuse. Parmi la liste non-exhaustive des ennasures, il existe aussi le likorne, avec une sous-barbe qui coulisse, le bosal ou encore la muserolle indienne. À nouveau, ennasure n’est pas synonyme de douceur si elle est mal utilisée !

L’histoire sans mors de Tania Allenbach, 25 ans, professionnelle du cheval

« Mon cheval Cisco allait sur ses 5 ans quand je l’ai eu. Les débuts ont été compliqués car je n’avais que 10 ans... Les codes sont venus s’installer au fil du temps, j’ai appris en faisant des erreurs. Ma mère travaillait son cheval en cordelette de temps en temps et je l’ai imitée. La première fois, j’étais seule sur le carré et une fois au galop, j’ai évidemment fait beaucoup de tours avant de pouvoir l’arrêter. J’ai aussi utilisé le licol en corde, mais cet outil à la mode est trop souvent utilisé sans connaissance des conséquences. Le bridon sans mors, à condition d’être bien adapté, est selon moi la meilleure solution, dans le quotidien ou même comme transition pour aller sur la cordelette. Avec Elian, un ancien cheval de concours, ma priorité a été de lui enlever tous les artifices possibles et de le rendre plus posé dans son travail.
Je lui ai aussi appris à répondre à la voix, autant à pied que monté, pour qu’il soit moins dépendant des aides artificielles. Une fois les codes vocaux bien installés, j’ai commencé à le monter avec le bridon sans mors et c’était comme s’il avait fait ça toute sa vie ! Nous avons même fait un petit concours de saut sans le mors qui s’est très bien passé. Chaque cheval est différent et les méthodes d’apprentissage doivent aussi pouvoir varier. J’essaie de ne pas sortir les chevaux de leur zone de confort, pour qu’ils ne s’énervent pas. Ils sont beaucoup plus enclins à travailler et apprendre des nouvelles choses de cette manière. Mais prendre le temps de construire des bases stables et instaurer un cadre de travail bien adapté est un challenge et demande une remise en question constante. »

Lena Vulliamy


Nos partenaires

N'attendez plus!

Abonnez-vous!

Suivez le #CavalierRomand

Le magazine a bien été ajouté à votre panier !

Continuer sur le site Voir le panier