Sansibar’s Floryon a permis à Charlotta Rogerson de débuter sa carrière chez les -21, en 2017 et ‘18. Depuis, il vit toujours à ses côtés dans son écurie. © Coll. privée Sansibar’s Floryon a permis à Charlotta Rogerson de débuter sa carrière chez les -21, en 2017 et ‘18. Depuis, il vit toujours à ses côtés dans son écurie. © Coll. privée

Charlotta Rogerson : la justesse plutôt que la vitesse

Elle a fait sensation en janvier à Bâle en dépassant la barre symbolique des 80% dans la Kür Coupe du monde : la cavalière suisse Charlotta Rogerson – que tout le monde surnomme affectueusement Kiki – n’arrête pas de gravir les échelons. D’abord propulsée sur la scène internationale avec sa jument Famora, elle brille aujourd’hui sur Bonheur de la Vie, avec lequel elle ne cesse de monter en puissance depuis les Européens de Crozet-Jiva Hill l’été passé. Elle le dit elle-même : chaque concours les porte un peu plus loin. On ose alors lui demander si les JO de 2028 à Los Angeles sont un objectif : ce serait un rêve ! Mais avant, il y aura les Mondiaux d’Aix-la- Chapelle, qui se profilent. Malgré des journées plus que chargées, Charlotta, qui fêtera ses 28 ans le 22 mars, prend le temps, en soirée, tout juste rentrée de l’écurie, de nous ouvrir une fenêtre sur l’univers qu’elle s’est fièrement bâti.

Charlotta, comment êtes-vous arrivée dans le monde du cheval ?
Ma mère montait un peu, plutôt en concours complet, mais pour le loisir. Et mon père, lui, est joueur de polo. Il est anglais, ma mère allemande, ils se sont rencontrés en Suisse et il a amené avec lui deux ou trois anciens chevaux de polo lorsqu’ils ont emménagé ensemble. Quand j’étais bébé, ils me mettaient littéralement dans un sac de portage sur leur dos et partaient à cheval dans la forêt. Nous avions nos chevaux à la maison, nous nous en occupions tous les jours. Quand mon frère et moi avons grandi, mes parents ont acheté un poney très polyvalent pour faire un peu de saut, de balade, de dressage. Ce n’était pas du tout un poney de haut niveau, mais juste pour le plaisir.

Et pourquoi le dressage plutôt qu’une autre discipline ?
J’ai commencé à prendre des cours au centre équestre du Rotsee, à Ebikon/LU, chez Marcela Krinke Susmelj, qui a fait les Jeux olympiques en dressage pour la Suisse (en 2016 à Rio de Janeiro, où elle se classait 24e en individuel. Elle est décédée tragiquement en 2024 à l’âge de 58 ans des suites de la maladie d’Alzheimer, ndlr). J’y ai pris des cours de dressage sur des chevaux d’école, et je l’ai vue monter. Ça m’a fascinée. Je n’étais pas une cavalière très courageuse (rires). Le saut me faisait donc un peu peur et en dressage, je me sentais en sécurité, je prenais du plaisir. Marcela a dit à mes parents que j’avais besoin d’un vrai poney de dressage. C’est comme ça que tout a vraiment commencé.

Puis vous avez aussi vécu quelques temps en Allemagne ?
Oui, car ensuite le poney a été vendu et nous avons acheté un cheval. J’avais 16 ans et avec ce cheval, je suis partie au nord de l’Allemagne, à Lengerich, chez Oliver Oelrich (aujourd’hui entraîneur national de dressage pour la Suisse, ndlr). Je lui ai demandé si je pouvais rester un mois, le temps pour moi de mieux apprendre à connaître ce cheval et me mettre correctement avec lui. Et ce mois s’est transformé en… quatre ans !

Et comment êtes-vous revenue en Suisse ?
En Allemagne, j’ai d’abord terminé l’école, puis j’ai fait ma formation de cavalière professionnelle chez Klaus Balkenhol pendant deux ans. Après six ans, peut-être aussi en partie à cause du Covid, j’ai eu envie de revenir en Suisse, vers ma famille et mes amis. J’ai trouvé un job à temps partiel comme cavalière, et le reste du temps, j’ai commencé à construire ma propre clientèle entre chevaux et élèves. Ça a pris de l’ampleur, et j’ai ainsi pu me mettre entièrement à mon compte début 2023. Depuis, je fais uniquement ça : monter et gérer mon propre business.

« Quand j’étais petite, mes parents me mettaient dans un sac de portage sur leur dos et partaient à cheval dans la forêt. »

Vous donnez beaucoup d’importance au fait de pouvoir vivre vous-même de votre sport, sans dépendre de personne. Comment avez-vous bâti cela ?
Mes parents m’ont toujours énormément soutenue, financièrement et humainement. Mais ça me mettait aussi beaucoup de pression. Je voulais leur rendre quelque chose, être parfaite, et ça rendait les concours difficiles à gérer. Quand j’ai commencé ma formation chez Klaus Balkenhol, j’ai eu un déclic, soit j’arrivais à faire ça pour moi, à en profiter, soit je faisais autre chose. C’était la première fois que je montais des chevaux qui n’appartenaient pas à mes parents, sans qu’ils soient là. La pression est retombée. Aujourd’hui, mes parents et mon entourage m’aident toujours énormément. Sans eux, ce ne serait pas possible. Mais financièrement, je suis indépendante. J’ai besoin de cette liberté, de prendre mes propres décisions. Le quotidien, les chevaux en travail, les employés, c’est mon activité, mes choix et je ne dépends de personne.

De retour en Suisse, vous avez monté en -25 avant de passer en élite il y a trois ans. Comment s’est déroulé ce cap ?

Ma jument Famora, que je montais dès les -25, était incroyable, mais elle ne savait pas vraiment grand-chose au départ. Chez Klaus Balkenhol, j’ai appris à monter en Grand Prix avec elle. Elle l’a appris avec moi, et ça a fonctionné. J’ai fait la tournée -25, et j’ai été 10e aux Européens à Hagen en 2021 en Intermédiaire II, toujours avec Famora. C’était notre premier vrai succès. En Suisse, j’étais presque la seule cavalière -25. Alors aux championnats de Suisse à Roggwil en 2021, il n’y avait pas vraiment de catégorie -25. Soit je montais en élite, soit je ne montais pas. J’ai décidé d’essayer et j’ai déroulé le tout premier Grand Prix hors -25 de ma vie à ce championnat de Suisse ! Ça a très bien marché, j’ai terminé au quatrième rang. C’était comme sauter dans l’eau glacée, mais je me disais que si je voulais continuer de progresser, il fallait parfois être courageux.

Ce premier Grand Prix a un peu lancé la suite de votre carrière.
Oui, tout est allé très vite. Mon premier championnat d’Europe élite était à Riesenbeck en 2023. Nous avons fait une très belle reprise, la meilleure que nous puissions dérouler à ce moment-là. Ensuite, il s’est posé la question de la qualification olympique pour Tokyo car nous n’avions pas obtenu la place par équipe. On nous a alors proposé une autre option, celle de disputer les étapes de la Coupe du monde afin de marquer des points et d’aller chercher une qualification individuelle pour les JO. Nous étions trois cavalières dans ce cas, Estelle Wettstein, Charlotte Lenherr et moi. Nous avons disputé ensemble toutes ces étapes de Coupe du monde, et j’y ai énormément appris. Avant cela, je n’aimais pas vraiment monter les reprises libres. Or, en Coupe du monde, il y a toujours une Kür. Et à un moment donné, j’ai vraiment appris à aimer cet exercice — c’est même devenu l’une de nos forces.

Quel a été votre mantra pour franchir toutes ces étapes ?
J’ai toujours dit : j’essaie. Aux championnats de Suisse, j’avais dit que j’allais tenter mon premier Grand Prix. Puis, après les Européens de Riesenbeck, j’ai dit que j’allais essayer la Coupe du monde, pour voir ce que ça donnerait. Et ça allait toujours mieux, de plus en plus loin. Mais ce n’était jamais un plan établi à l’avance. Et je crois que c’était une bonne chose, parce que ma jument était très compétitive, et moi aussi. Probablement que cet état d’esprit — on essaie, sans savoir si ça va marcher — a finalement été la recette de notre réussite, parce que cela nous permettait d’aborder les choses avec beaucoup de légèreté.

Et depuis début 2025, vous semblez prendre un envol similaire avec votre nouvelle recrue Bonheur de la Vie. Mais vous connaissiez ce cheval depuis plus longtemps, n’est-ce pas ?
Tout à fait ! Bonheur est arrivé chez moi en mai 2025 à 13 ans, mais je l’avais essayé deux ans et demi avant. Dès la première fois, j’ai su que c’était mon cheval de rêve. J’avais l’impression de le connaître depuis toujours et j’ai eu une confiance immédiate en lui, déjà à pied. À l’époque, une sponsor voulait l’acheter pour moi, mais un décès dans sa famille a tout arrêté. Je suis restée en contact avec la propriétaire, Sandra Nuxoll. Deux ans et demi plus tard, elle m’a rappelée et on a trouvé une solution. Aujourd’hui, Bonheur appartient à mon père et à moi. Il n’y a pas de sponsor derrière. Et c’est quelque chose de très fort pour moi, parce que je sais que ce cheval restera avec moi.

La saison 2025 a été très dense. Comment l’avez-vous vécue ?
Quand j’ai accueilli Bonheur en mai, je savais déjà que l’objectif serait les Européens à Jiva-Hill en août. Tout était très serré car il fallait se qualifier en participant à trois compétitions. À nouveau, on a fait un plongeon dans l’eau froide. Dix jours après son arrivée, on a gagné à Munich. Ensuite, on a fait deux autres concours, puis nous pouvions starter Jiva Hill. En analysant un peu, je me rends compte que chaque concours nous a fait progresser. Après les Européens, la pression est redescendue. Aux championnats de Suisse, j’ai pu essayer des choses. Ensuite Stuttgart, puis Bâle, et à chaque fois c’était mieux. Aujourd’hui, j’ai l’impression de connaître Bonheur aussi en concours, pas seulement à la maison. Il est très différent de Famora. Elle était très chaude, très appliquée. Lui est très sûr de lui, très calme. Mais il faut vraiment le monter. Et ça, je suis encore en train de l’apprendre.

Justement, revenons sur votre excellente prestation de Bâle avec vos deux 2es rangs en janvier ! Si vous deviez revoir votre Kür aujourd’hui, quels seraient les points à améliorer ?
Pendant deux semaines, j’ai regardé cette Kür tous les soirs dans mon lit (rires) ! Je l’ai trouvée magnifique. Les piaffers peuvent encore être meilleurs. Il y a aussi des réglages fins à faire entre la musique et mon timing. Les pirouettes au galop aussi. Ce sont des détails, mais il y a encore de la marge.

Où sont hébergés vos chevaux aujourd’hui et à quoi ressemble votre quotidien à l’écurie ?
Mes chevaux sont à Cham, dans le canton de Zoug. J’habite à quinze minutes. Je loue dix boxes, mais au total, on gère dix-huit boxes sur le site. Une partie est consacrée aux chevaux en formation et aux chevaux de vente, l’autre surtout aux chevaux de mes élèves. Je gère l’ensemble de la structure avec des employés. Je suis environ douze heures par jour à l’écurie. Quand je n’ai pas de concours, le dimanche est mon jour libre. Le matin, quand je suis plus en forme, je monte moi-même tous les chevaux, ce qui en représente en moyenne dix. L’après- midi, je donne des cours.

À côté de Bonheur, vous travaillez d’autres jeunes chevaux dont certains, par exemple Nice Touch W - avec qui vous avez remporté le 3e rang aux Mondiaux des 6 ans à Ermelo/HOL en 2024 - , semblent très prometteurs. Comment voyez-vous l’avenir avec eux ?
J’adore dénicher de jeunes chevaux et les construire. On les achète à trois ou quatre ans, on les forme, parfois jusqu’au Grand Prix, parfois pour les vendre. Nice Touch, on l’a achetée à trois ans. À six ans, elle a gagné le bronze aux championnats du monde des jeunes chevaux. Elle a maintenant huit ans. Avec elle, le plan est de disputer cette année le Nürnberger Burg-Pokal (l’une des séries les plus prestigieuses du dressage international pour les jeunes chevaux de 7 à 9 ans, en Allemagne, ndlr). Elle montre déjà énormément de potentiel pour le Grand Prix et, avec l’âge et le temps nécessaire, j’espère qu’elle deviendra mon cheval d’avenir. J’ai aussi d’autres très bons jeunes chevaux. Selon leur évolution, ils seront vendus ou resteront plus longtemps chez moi.

Une dernière question avant de vous quitter : d’où vient votre surnom « Kiki » ?
Mes parents ne voulaient surtout pas que je sois surnommée « Lottie ». Ils voulaient me donner eux-mêmes un surnom, et pas que quelqu’un d’autre le fasse. J’ai déjà entendu que ça venait de « Kichererbse » – pois chiche en français –, mais je crois surtout qu’ils l’ont choisi eux-mêmes. Et puis, Charlotta est toujours mal prononcé. Beaucoup le disent à la française, alors que ça se prononce « Karlotta », et même mon nom de famille est souvent mal dit. Kiki, tout le monde sait le dire. Aujourd’hui, beaucoup de gens ne savent même pas que je ne m’appelle pas vraiment Kiki, mais Charlotta. Mais je me sens bien avec ce prénom.

Propos recueillis par Julie Queloz


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