L’avenir de l’enseignement sous la loupe
Nos connaissances en termes de bien-être équin ont évolué, les mœurs aussi. Mais va- t-on réellement vers un changement drastique des méthodes d’enseignement ? Tour d’horizon avec des futures professionnelles du milieu et des enseignants.
Invité du forum sur la transmission du savoir et la formation des jeunes, en décembre dernier au CHI de Genève, l’entraîneur normand Francis Mas donnait son opinion : aujourd’hui, tout va trop vite et on ne passe pas assez de temps à étudier le cheval. Une tendance qui s’inscrit dans l’air du temps, à l’heure où internet et les réseaux sociaux nous poussent à tout vouloir tout de suite. Néanmoins, en interrogeant quelques futures professionnelles du cheval, ce n’est pas l’envie d’en savoir plus sur l’équidé qui manque : « Les cours qui m’ont le plus passionnée ont été ceux sur l’alimentation et les soins vétérinaires », déclare Jagoda Nanchen en 3e année de soins aux chevaux au manège du Chalet-à-Gobet/VD. « J’ai parfois l’impression qu’on oublie qu’on fait du cheval... avec un cheval », exprime pour sa part Neela Morard, en 3e année en monte classique à l’élevage du Roset à Genthod/GE.
Prioriser sécurité et exemplarité
L’accent mis sur la sécurité fait partie des changements drastiques de ces dernières années. « Il y a vingt ans, il était normal de sauter sans bombe. À titre personnel, je dirais même qu’elle restait à l’année dans le camion pour aller au concours ! », image Mireille Becar, ancienne cavalière de Grand Prix et monitrice pour les cours interentreprises des apprentis en CFC de professionnel du cheval. « Mais les mœurs ont bien changé et c’est une très bonne chose. » Les cours interentreprises sont par ailleurs très stricts en termes de sécurité, avec une tenue qui doit être impeccable et notamment le port du gilet obligatoire en saut.
Une habitude qui s’est étendue à la pratique quotidienne : « Depuis que j’ai commencé le CFC, je fais beaucoup plus attention », explique Maude Chassot, apprentie de 2e année en monte classique aux écuries Martin-Wenger à Bassecourt/JU. « De manière générale, j’ai par exemple arrêté de partir en balade en vieilles chaussettes et en bottines. Je me rends compte que je dois montrer l’exemple en tant que future professionnelle du cheval », explique la Neuchâteloise de 20 ans. « Sur mon lieu de travail, j’évite de sortir mon téléphone à cheval », complète-elle. Même son de cloche du côté de Jagoda Nanchen : « Le téléphone est au maximum rangé dans ma poche lorsque je donne un cours. Je représente mon employeur et il faut aussi faire attention aux mots utilisés et à l’intonation », explique celle qui fête ses 18 ans ce printemps.
L’éthique ou sa perception
Les réseaux sociaux ont marqué un tournant majeur dans nos modes de vie, engendrant ainsi l’omniprésence du téléphone. Aux écuries et même à cheval. Pour Neela Morard, « chacun a un rôle à jouer pour préserver l’image des sports équestres. Dénoncer des comportements qui n’ont pas lieu d’être, c’est important. Mais beaucoup de personnes s’expriment sur un sujet qu’elles ne maîtrisent pas », déplore cette jeune Valaisanne de 17 ans.
Selon Mireille Becar, la sensibilité au bien-être du cheval est propre à chacun. « Dans les cours, un apprenti va être heurté par le fait qu’un cheval tourne la tête pour signaler un inconfort au moment du pansage, alors qu’un autre ne va pas y prêter attention. » Maude Chassot signale aussi les opinions extrêmes : « À l’école, nous avons eu un débat sur les embouchures et certains criaient au scandale. Mais c’est toujours la même chose : il faut savoir de quoi l’on parle. Bien utilisées, ces pratiques ne posent pas de problème. »
« Je me rends compte que je dois montrer l’exemple en tant que future professionnelle du cheval. »
Les jeunes se rendent bien compte que leurs faits et gestes sont scrutés et peuvent être mal interprétés : « Une tape sur le nez parce que le cheval nous a mordu, ça peut être perçu très négativement si on n’a pas tout le contexte », illustre Maude Chassot. « Je suis consciente que je peux être filmée à tout moment et qu’un instant T peut être critiqué. Je trouve cette tendance dommage », déclare Jagoda Nanchen. Pour Mirjam Degiorgi, doyenne de la filière « professionnel du cheval » à Grange-Verney, la gestion des réseaux sociaux pourrait d’ailleurs être un élément intéressant à intégrer à la formation. Notons ici que c’est l’OrTra, l’organisation du travail pour les Métiers du cheval Suisse, qui définit les lois et le programme du CFC.
Et dans l’enseignement ?
Si, comme vu plus haut, les mœurs ont évolué sur plusieurs points, enseigne-t-on vraiment différemment ? « Je ne pense pas réinventer la roue une fois diplômée, déclare Jagoda Nanchen. Je mettrai un point d’honneur à apprendre aux jeunes à être ferme tout en respectant le cheval, ceci en augmentant la demande et en relâchant dès que le cheval a réagi. C’est beaucoup une question de ressenti, mais je remarque que les enfants comprennent très vite ce principe. » La jeune Valaisanne entend aussi insister sur le partenariat et l’affinité entre le cavalier et le cheval : « Il faut savoir adapter son comportement à chaque cheval. » Une opinion partagée par Neela Morard, qui compte par ailleurs mettre l’accent sur le travail sur le plat : « C’est un élément qui m’a vraiment marquée depuis que j’ai commencé l’apprentissage. Revenir continuellement sur les bases, ça change tout et je ressens la différence si je le fais moins », analyse celle qui a aussi eu l’occasion d’intégrer l’équitation éthologique à sa pratique personnelle.
Une grande responsabilité
Enfin, les jeunes ressentent-ils une pression particulière sur leurs épaules ? « Là où j’ai commencé mon apprentissage, je donnais des cours qui pouvaient me stresser car il fallait gérer les poneys, les enfants, leurs parents ; je priais pour qu’il n’y ait pas d’accident, car j’étais parfois seule à gérer », témoigne Neela Morard. « On critique beaucoup les jeunes, mais il y en a énormément qui veulent faire les choses bien », conclut Mireille Becar.
Quid de la pédagogie ?
Avec l’émergence des nombreux diagnostics de troubles du spectre de l’autisme (TSA) ou de déficit de l’attention (TDAH) chez les enfants, serait-il pertinent de former les nouveaux professionnels à ce sujet ? « Nous n’avons pas de formation pédagogique à proprement parler. On nous explique simplement qu’il faut être sympathique avec les clients, puis nous fonctionnons au feeling », expliquent Maude Chassot et Jagoda Nanchen. Il leur est enseigné de donner un feedback positif, pas destructeur, confirment les enseignants. « Ils ont déjà beaucoup de responsabilités, celle du cheval, de l’enfant, du parent qui a des idées préconçues. Alors nous leur apprenons d’abord le savoir-faire et le savoir-être viendra ensuite. Et même à la HEP (Haute école pédagogique, ndlr), on nous donne des clés, mais il n’y a pas de solution miracle », analyse Mireille Becar. « Ce que je retiens de ma pratique, c’est que les enfants à troubles n’en présentent pas lors des cours d’équitation ; les chevaux les canalisent instantanément », complète Mirjam Degiorgi.
Pour les plus anciennes générations, il a fallu s’adapter : « On ne peut plus être aussi exigeant qu’avant avec nos élèves, au risque de les faire fuir, mais c’est pareil dans tous les sports », témoigne Thomas Balsiger. « Sauf avec ceux qui évoluent à haut niveau, avec qui on peut se permettre d’être plus dur. Il faut tout de même observer une certaine rigueur », nuance celui qui entraîne aussi plusieurs cavaliers 5*. « Quand j’ai fait ma maîtrise fédérale à la fin des années 1990, on avait une note sur la voix. On me dit que je parle fort, mais il faut bien que ceux qui sont à l’autre bout du carré entendent ! »
Lena Vulliamy












