Thibeau Spits à la pointe de la relève
Il ne survole pas seulement le classement mondial des -25 ans, il est assurément, avec Nina Mallevaey la plus grande révélation de ces dernières années. Marchant allègrement sur les traces de son compatriote Gilles Thomas, son aîné de trois ans, Thibeau Spits bluffe par son talent, son sérieux et sa maturité. À vingt-cinq ans à peine, le Belge a la tête bien faite, les pieds bien ancrés dans le sol, un sang-froid à toute épreuve. Et un étalon à la hauteur et à la finesse de sa classe, le génial Impress-K van’t Kattenheye Z, qui lui a permis de faire partie de l’équipe en or aux Européens 2025 de La Corogne. Leur régularité et leur victoire dans le GP 5* de Fontainebleau font d’eux des candidats plus que sérieux à une sélection – et un exploit – aux Mondiaux d’Aix-la-Chapelle. Rencontre.
Il est parfois des circonstances fort agréables dans la vie. la vie. Avec Thibeau Spits, rendez-vous était pris le samedi 25 avril dernier à Fontainebleau, à l’issue des épreuves, dans une atmosphère printanière détendue et... à la veille d’un Grand Prix 5* que le jeune prodige belge allait brillamment remporter. De quoi justifier encore plus clairement cette interview et même l’allonger un peu à l’issue de ce nouvel exploit.
Champions d’Europe par équipe et 9es individuellement l’été dernier à La Corogne, sans faire tomber la moindre barre de la semaine (!), Thibeau Spits et Impress-K van’t Kattenheye Z avaient bien sûr déjà prouvé leurs immenses qualités et leur belle complicité depuis plusieurs saisons, remportant notamment le Grand Prix 5* de Riesenbeck, le fief de Ludger Beerbaum, en juillet 2024, et signant des sans- faute en Coupe des Nations et en Grands Prix (4es à Cannes, à Riyad ou à St-Gall).
Chez les juniors et les jeunes cavaliers déjà, Thibeau avait décroché cinq médailles aux championnats d’Europe : l’or par équipe en 2018 à Fontainebleau avec Jericho Dwerse Hagen (par Vertigo St-Benoît), le bronze individuel chez les juniors encore en 2019 avec Bellissimo Z (par Bamako de Muze et par Chin Chin), l’or par équipe chez les -21 en 2021 à Vilamoura, l’or individuel et par équipe en 2022 à Oliva avec Classic Touch DH (par Casall).
On se souvient aussi de sa spectaculaire victoire dans le Grand Prix d’Uster 2019 avec Bellissimo Z. À 18 ans, ce gamin battait toute l’élite suisse, après avoir effectué un stage d’une semaine à Elgg, chez Steve Guerdat. Une grande amitié était née entre leurs deux pères respectifs quand Philippe Guerdat avait été chef d’équipe des Belges (de 2008 à 2011). Il avait même élu domicile chez Patrick et Kristel Spits-Ceulemans et observait parfois Thibeau, alors à poney. « Philippe donnait toujours de bons conseils à mes parents et cela a aussi donné un élan à ma carrière », souligne-t-il.
Tous ces podiums ouvrent des perspectives à Thibeau, qui tourne plutôt en 2* et 3* en 2022, mais tâte du 5* à Bruxelles et à Helsinki. Il fera ensuite plus d’étapes Coupe du monde et, dès l’été 2024, des CSIO 3* puis des 5* et, comme -25, il est choisi plusieurs années dans une équipe du Global Tour.
Un partenaire construit dès la fin du débourrage
Parallèlement, Thibeau a préparé de A à Z le crack de l’écurie, Impress-K van’t Katteneye Z, né chez Mieke Strobbe-Raman, d’abord sur les Youngster Tours, puis en Grands Prix, remportant donc celui de Riesenbeck en juillet 2024. « C’était un tremplin, mais les Jeux de Paris n’étaient plus un thème et ils seraient de toute manière venus beaucoup trop vite. »
En 2025, leurs bonnes Coupes des Nations (0+4 à Ocala, 2+0 à Rotterdam) et leur 4e place dans le GP 5* de St-Gall leur ouvrent, en revanche, les portes des Européens. Puis, en fin d’année, il y aura cette magnifique 3e place dans le Rolex Grand Prix de Genève, et cet hiver la 2e place aux Dutch Masters, la 5e au saut Hermès, à Paris, avant leur Printemps de rêve à Fontainebleau.
Thibeau, rembobinons le fil de votre carrière, après vos succès avec la relève et notamment aux Européens d’Oliva en 2022, votre jument de tête Classic Touch DH est vendue, comme l’avait été Bellissimo Z en son temps, freinant un peu votre progression ?
Cette vente n’était pas vraiment prévue, c’était dur, mais aujourd’hui je comprends pourquoi mes parents ont fait cela, ils voyaient plus loin. Avec le recul, je pense que ce moment a défini ma carrière. Vendre Classic Touch a permis de construire l’avenir, notamment en gardant Impress-K, acheté à 2 ans. Classic Touch avait été vendue à l’Américaine Erin Pritzker avec laquelle elle a fait des Grands Prix 5*. Elle est revenue chez nous pour l’élevage il y a un mois. Elle avait très bien produit – quelques-uns de ses descendants ont déjà fait du 5* –, mais il y a surtout le côté sentimental (la jument est née à la maison, ndlr). C’est fabuleux de la voir tous les jours dans mes écuries !
Racontez-nous la rencontre avec Impress (par Indoktro-K van’t K. et Vagabond de la Pomme) ?
Nous l’avons acheté à deux ans. L’histoire est désormais un peu connue : mon père était allé voir des chevaux de Niels Bruynseels et ses amis à la vente Woodlands International Sales avec sa Harley Davidson. Quand il a démarré sa moto, le cheval juste à côté dans la prairie a sauté si haut par-dessus les clôtures... il n’avait jamais vu cela ! Il en est tombé amoureux et il a tellement insisté qu’il l’a eu !
Vous aviez pris un risque en le conservant, lui qui suscitait les convoitises avant et après les Européens de La Corogne.
Oui, on a eu de grosses offres, mais mon père ne m’a jamais rien dit de tout cela. Ça m’a permis de rester concentré sur le sport. Je pense aussi que c’était à la fois parce que sa décision de ne pas le vendre était prise, mais aussi pour ne pas me mettre trop de pression.
Quelles sont ses principales qualités ?
Sa légèreté, il peut sauter 2 mètres à l’arrêt sans problème. Sinon, tout le monde le considère comme un grand cheval plein de moyens, mais il a aussi un respect incroyable. Il est encore un peu sensible, il doit rester calme et relâché pour être vraiment à l’aise.
Vous le connaissez bien depuis le temps, c’est un avantage ?
J’ai tout fait avec lui, depuis la fin de son débourrage jusqu’à aujourd’hui, je le connais donc par cœur. Impress est gentil, mais il veut qu’on le laisse tranquille. Il veut pouvoir se reposer. Il saute très rarement à la maison. En revanche, il va galoper dans les bois deux fois par semaine. Si on le monte trop au paddock, il s’ennuie et devient mou. Impress est le patron de l’écurie, celui qui reçoit le plus d’attention, il le sait, c’est le n°1, c’est comme ça !
Quid de l’élevage familial ?
Mon grand-père maternel (Jos Ceulemans, son plus grand supporter, toujours démonstratif dans les concours, ndlr) a débuté l’aventure, mais c’est ensuite devenu très important (plus de 50 poulains naissent chaque année aux écuries Ceulemans sous l’affixe DH pour Dwerse Hagen, ndlr). En 2018, mon père a racheté l’écurie, située à St. Katelijne, à Wavre, dans la campagne près de Malines ; on s’occupe de tout ça en famille. Ma maman gère le côté financier et l’administratif. On a beaucoup de place et on est près de tout.
C’est donc une histoire de famille, partagée également avec votre sœur Lauranne (20 ans), qui a remporté le Grand Prix -21 de Compiègne mi-avril.
Ça n’a pas été facile pour elle, elle n’a encore jamais fait de championnat avec la relève car c’était principalement moi qui avais les chevaux... Désormais, elle en a plusieurs bons pour être compétitive et j’en suis ravi pour elle ! Notre frère Marnick travaille aussi avec nous. Il s’occupe de l’élevage et des jeunes chevaux, et il donne aussi des cours. Son rôle est bien différent du mien, mais il est tout aussi important pour la structure de l’écurie. En revanche, la sœur jumelle de Lauranne ne monte pas.
Vous avez donc suffisamment de chevaux, mais devez encore trouver une doublure à Impress ?
Pour l’heure, King van Essene, qui a 16 ans, reste le n° 2. Je dois encore essayer d’amener une équipe de chevaux de Grand Prix plus importante, élargir mon piquet de chevaux, ce qui n’est pas facile !
De quels cavaliers vous inspirez-vous ?
Steve Guerdat, il sait faire sauter les chevaux de manière facile, sans forcer, c’est génial à voir, mais c’est difficile à copier car c’est un peu un magicien. J’essaie d’apprendre de cavaliers aux styles différents. Pour construire un cheval sur le plat, je regarde beaucoup Daniel Deusser. Et actuellement, le meilleur en piste, c’est Richie Vogel ! Ces deux-là sont plus faciles à copier, mais la manière d’être de Steve avec les chevaux est exceptionnelle. Il y a beaucoup de très bons cavaliers, donc je les observe. Je suis passionné par ce sport et veux toujours m’améliorer. J’ajouterais que Niels Bruynseels, chez qui j’al- lais déjà l’été pendant les vacances dès 2016, puis en 2021, m’a beaucoup aidé, pas seulement pour l’équitation, mais pour la façon de s’occu- per des chevaux, la gestion et le business.
L’évolution du sport, avec des circuits payants comme le Global, et maintenant peut-être la Premier Jumping League de Frank McCourt, vous inquiète-elle ?
Ça amène de l’argent dans le sport, ça peut être positif, mais on doit aussi s’assurer que les meilleurs cavaliers ne restent pas à la maison pendant que les plus riches s’offrent des tables dans les concours. Et que le niveau reste élevé, qu’il récompense l’excellence.
Les places pour les Mondiaux seront chères avec une grosse concurrence au sein de l’équipe de Belgique ?
En effet, mais je suis plutôt optimiste. À l’heure actuelle, la Belgique a sept ou huit cavaliers qui sont vraiment bons. Il y a de la concurrence, tout le monde veut aller à Aix-la-Chapelle, mais ça reste sain. Et notre régularité et cette victoire à Fontainebleau me donnent beaucoup d’espoir d’être aux Mondiaux.
Quel est le programme pour la suite de votre saison ?
Impress-K a sailli entre le Saut Hermès et Fontainebleau. C’est important pour nous qu’il ait une descendance et qu’il ne soit pas oublié. On doit lui donner la chance d’avoir une seconde carrière. À présent, on remet le focus sur le sport.
Vous vous imaginez donc plutôt être en lice aux Mondiaux ?
Je pense que si nous continuons avec de tels résultats et qu’Impress garde la même forme, on a une vraie bonne chance d’y être et d’y faire un bon résultat ! C’est à Aix que j’avais monté ma première Coupe des Nations 5*, avec King van Essene. C’est super impressionnant, un stade inouï, Je pense que nous avons prouvé que je pouvais être dans l’équipe. Notre chef d’équipe (le très apprécié Allemand Peter Weinberg, ndlr) m’accorde beaucoup de confiance malgré mon jeune âge en me laissant faire mes propres plans et je le remercie pour tout cela. Je dois maintenir la forme optimale de mon cheval sur la durée, c’est le plus difficile. Trouver le juste équilibre entre compétition et repos.
Du tac au tac
La dernière chose qui vous a rendu très heureux ?
Le retour de Classic Touch à la maison. J’en ai presque eu les larmes aux yeux. C’est là que l’on voit la beauté de notre sport, les sentiments qu’on peut avoir pour un cheval. Quand les gens nous confient des chevaux, c’est parfois difficile d’avoir une vraie relation, on doit trop penser au côté commercial, mais ce qui prime, c’est ce lien.
Menez-vous la vie que vous imaginiez ?
Pour l’instant, cette vie est encore plus belle que je la rêvais, mais il y a aussi des moments de doute. Dans notre sport, on est plus souvent en bas qu’en haut, mais j’adore mon métier. J’aime aussi l’élevage et développer des jeunes chevaux. Jeune, j’avais un peu peur de devenir cavalier, car c’est un travail difficile. Le déclic est venu en 2019, lorsque j’ai eu mes premiers succès et que j’ai terminé l’école.
Avez-vous d’autres passions ?
Je suis concentré sur les chevaux, mais j’aime jouer au padel, le lundi, avec des copains, boire un verre et discuter. C’est indispensable pour la tête.
Votre destination de vacances n° 1 ?
J’adore le ski ! On en a fait ces trois dernières années à Sölden, en Autriche, avec des cousins et des amis. La vie sans risque, ce n’est pas possible et il faut aussi faire d’autres choses parfois, car notre sport tourne toute l’année, été comme hiver. Bien sûr, je ne prendrais pas de risques la semaine avant un championnat, mais l’hiver...
Le meilleur conseil que vous ayez reçu?
Ne jamais penser que l’on est arrivé à destination, toujours aller chercher les côtés à améliorer. Et garder aussi en tête que l’on est dépendant de nos meilleurs chevaux, que sans eux, on n’est rien. Chez les jeunes, on voit beaucoup de cavaliers qui, une fois qu’ils n’ont plus de crack, ne sont en fait pas très bons.
Votre film et série favoris ?
La série Peaky Blinders, j’ai adoré le caractère et le charisme de ces gars. Comme film, Les Évadés (1994), c’est vieux !
Et un style de musique ?
J’aime aussi les choses plus anciennes comme Hotel California des Eagles, et Elton John. Je ne suis pas un grand fan du rap d’aujourd’hui, plutôt d’Eminem.
Propos recueillis par Alban Poudret












