Très complices, Philippe et Audrey Steulet-Geiser, ici avec leur protégé Caliente ELS, partagent à la fois la passion du sport, de l’élevage et la fibre sociale. © Coll. privée Très complices, Philippe et Audrey Steulet-Geiser, ici avec leur protégé Caliente ELS, partagent à la fois la passion du sport, de l’élevage et la fibre sociale. © Coll. privée

La Source du succès

Une quarantaine de poulains a déjà vu le jour sous les yeux passionnés de Philippe Geiser et de sa fille Audrey. Après O’Hara ELS CH, c’est au tour de Caliente ELS CH de mettre en lumière l’élevage de la fusionnelle famille du Jura bernois. L’élégant bai de 7 ans, sacré champion de Suisse des chevaux CH en catégorie Youngster, sera au départ du Prix de la FECH le dimanche matin au CHI de Genève. L’occasion d’échanger avec ce duo père-fille qui partage à la fois la passion du cheval et la fibre sociale.

Audrey, Philippe, revenons d’abord sur le titre ainsi que la belle saison de votre protégé Caliente ELS CH.
Philippe Geiser : Caliente fait partie de la troisième génération de poulains nés chez nous. C’est Audrey qui l’a qualifié, ce qui ajoute une dimension supplémentaire à cette réussite, et il a encore prouvé à Chevenez qu’il méritait ce succès. On n’était malheureusement pas là à la finale, si bien que c’est Arnaud Martin qui l’a monté. Il mérite aussi les honneurs et un grand merci de notre part.

Racontez-nous comment votre famille est venue aux chevaux.
Philippe : On est une famille d’agriculteurs, mais plutôt modeste. Mon papa avait une très petite exploitation agricole, ma maman et lui travaillaient à côté. J’ai toujours eu des chevaux, mais de loisir, sans succès en concours hippique. Ça a démarré quand Audrey et Joanna sont nées. Nous avons acheté le premier poney, River Blue. Ensuite, on a eu l’occasion d’acquérir de jeunes poneys et de les former. Audrey et Joanna (qui vit désormais en Suisse alémanique, ndlr) ont aussi montré qu’elles savaient mettre leurs jeunes poneys en avant. Ça a été une chance énorme de pouvoir suivre toutes ces compétitions et ce fut un vrai apprentissage de la vie, car on apprend à gagner, mais surtout à perdre. Et on a eu de beaux succès. Je me souviens notamment de Verbier. Mireille, mon épouse, avait dit à nos deux filles à la montée « ne pensez surtout pas que vous allez gagner une seule épreuve ici, il y aura les meilleurs ». Et on est revenu avec des victoires extraordinaires. Les années poneys étaient fantastiques. On était en petit comité, avec une vingtaine de parents. On était concurrents, mais aussi amis.

Quid de la passion de l’élevage ?
Philippe : On a toujours été passionnés, on a commencé dans les années ‘90. On n’y connaissait pas grand-chose. On a élevé avec des juments du cru, mais on s’est vite rendu compte que la lignée maternelle était extrêmement importante. On a donc essayé d’avoir les meilleurs juments et de les croiser avec de bons étalons européens. Grâce à ça, on a su trouver les bons mélanges. Je pense qu’on a fait beaucoup de choses justes, mais on s’est aussi trompé, parce que l’élevage, ce n’est pas de l’arithmétique, c’est aussi du feeling. Et heureusement !

Audrey : Il y a aussi toute l’éducation du cheval. La mise en valeur est tout aussi importante, c’est le gros challenge. Il faut savoir le faire correctement, sans casser les chevaux ni les brûler.

Racontez-nous l’évolution du nom de votre élevage.
Audrey : Le nom a toujours été en lien avec le lieu. Nos premiers poulains s’appelaient « du Chalet » parce que mes grands-parents habitaient un chalet et les chevaux étaient à l’écurie juste à côté. Puis, on a construit notre foyer d’accueil, la résidence Les Sources. Les chevaux ont déménagé et du coup c’est devenu l’élevage Les Sources. Le nom existant déjà, on a choisi l’affixe « ELS ». On a pu racheter le domaine des Ruaux en 2008, mais c’est resté l’élevage des Sources.

Philippe : Un des premiers poulains qu’on a eu était Forever du Chalet CH, qui a fait une dizaine de grands championnats en voltige (remportant notamment la finale Coupe du monde 2019 avec le Colombien Juan Martin Clavijo Vega, longé par Simone Aebi, ndlr).

Comment s’organisent vos activités ?
Audrey : Nous sommes sur deux sites différents. Le foyer d’accueil est à Sonceboz, là où on avait notre ancienne écurie et où il y avait le chalet des grands-parents. On accueille des gens défavorisés, qui sont en marge de la société. À côté de ça, on a toujours eu les chevaux. Au fur et à mesure, on a mêlé les deux. Tous les jours, les résidents viennent aux écuries. On fait de  chouettes ateliers pour eux, le cheval est un animal très thérapeutique. Notre élevage est à Cortébert, dans nos écuries. Toute la famille travaille un petit peu partout, on a le cœur aux deux endroits. Notre activité principale reste le foyer, c’est quand même un gros bateau avec jusqu’à 66 résidents et une cinquantaine d’employés. À l’écurie, on a environ 80 chevaux pour une équipe de 5 à 7 personnes.

Donc deux gros bateaux en fait !
Philippe : Ce que je voudrais souligner, c’est que si on en est arrivé là, c’est grâce à la famille. Cela inclut Mireille, mon épouse, qui nous a toujours suivis. Elle contribue pleinement à tout cela.

Audrey : C’est notre force et peut-être la plus belle chose que l’on a. D’ailleurs, la fibre sociale a toujours été forte dans la famille, elle vient des grands-parents, qui faisaient déjà de l’accueil. Ça a continué avec Philippe, qui est assistant-social et avec moi qui suis responsable éducative. On s’est passé la balle et on se soutient.

Le monde du cheval semble parfois un peu déconnecté. Travailler au quotidien avec des personnes qui vivent des situations compliquées, ça remet les pieds sur terre ?
Ce sont deux mondes absolument différents. On est confronté à des histoires de vie dures, ça ne devrait même pas être possible de vivre des choses pareilles ! Donc oui, ça remet les pieds sur terre. Le cheval est une échappatoire grâce au magnifique lien que l’on peut avoir avec l’animal. On entend beaucoup de misère, des gens qui ne vont pas bien, qui ont des traumas. Même si on leur apporte notre aide, on ne peut pas sauver le monde. Les chevaux, ça met du baume au cœur. Des concours comme Chevenez ou Genève permettent de s’échapper un moment et de revoir tous les beaux côtés de la vie.

Revenons aux chevaux. Sur quelles souches se base l’élevage ELS actuellement ?
Audrey : On a Holiday X (par Liandero et Furioso II), qui nous a donné deux beaux poulains et qui est en train de procréer des embryons. Jordana (van het Velpedal, par Chacco Blue et Calvaro) a fait deux magnifiques pouliches par transfert d’embryon cette année. Il y a eu la souche de notre regrettée Walk for Glory KZI CH (par Colman et Night and Day), qui a donné quelques bons poulains, mais pas de pouliches. Il y a aussi Zahraa (par Clarimo et Cantus). Elle nous fera son cinquième poulain l’année prochaine. Je l’ai eue à la fin de sa carrière, mais j’ai rarement monté un si bon cheval. Je pense qu’elle va amener beaucoup de qualité et de force. Les anciennes souches, comme celle de Caliente (Chellsini Z & Noumea ELS CH/Numero Uno), étaient extraordinaires, mais peut-être un poil plus compliquées. Le but est de pouvoir créer un histoire. Caliente, c’est le petit-fils de Santina qui était la perle de notre écurie. Et on a aussi le papa de Caliente !

Justement, parlez-nous de votre étalon Chellsini Z.
Audrey : On l’a acheté en 2015. On s’est toujours dit que ce serait une fierté d’avoir notre étalon, tout en restant ouvert aux autres. Chellsini est un étalon magnifique, qui n’a pas sauté 160 cm, mais avec un caractère en or. C’est pour moi une valeur sûre. Aujourd’hui, surtout dans l’élevage suisse, on cherche des chevaux pratiques, jolis, chics.

Philippe : Je pense que les éleveurs ne sont pas encore conscients de la valeur du cheval. Il est extraordinaire, beau et, surtout, il laisse de très bons sujets.

Comment choisissez-vous l’étalon ?
Audrey : Je regarde énormément de vidéos et je suis beaucoup le sport. Pour moi, ce qui est important, c’est d’observer le cheval, mais aussi de savoir d’où il vient, sa souche. Je vais toujours fouiner. Et je cherche ce qu’ont fait ses progénitures, quel type de cheval il donne. J’aime beaucoup mon Chellsini, mais je ne reste pas fermée à lui. Il y a des étalons magnifiques, Ermitage Kalone, United Touch S, Comme il faut

Entre le sport et la commercialisation, quel est l’objectif de l’élevage ?
Audrey : Mon rêve le plus fou serait de voir un jour un de nos chevaux aux Jeux olympiques. Je vais y arriver, j’en suis persuadée, j’y travaille ! Je suis sûre qu’on n’est pas très loin du but parce que on a des mères extraordinaires. En parallèle, on doit de temps en temps vendre un cheval. Aujourd’hui, la clientèle cherche des chevaux faciles à vivre. Donc on doit aussi proposer ce genre de chevaux. On peut aussi vendre les stars, évidemment, mais on préfère les conserver ou les garder plus longtemps pour pouvoir les vendre à un meilleur prix.

Quelles sont selon vous les grandes évolutions de l’élevage ?
Philippe : On a des chevaux toujours plus rapides, plus compétitifs, mais qui sont aussi plus difficiles à monter. On a des cracks cavaliers, mais aussi 90% d’amateurs, il faut essayer de faire un mélange entre un très bon cheval et un cheval pour Monsieur et Madame tout le monde. Ce qu’il faut éviter, ce sont les chevaux trop compliqués pour les amateurs, mais pas assez bons pour les professionnels.

Audrey : Les grandes stars sont parfois à moitié folles ! Je pense à Good Luck, qui est le frère d’Holiday, issu de la même souche maternelle. On était allés le voir à 7 ans, c’était un lion, ils étaient quatre autour de lui pour le tenir. C’est bien pour faire une star, mais on doit quand même tempérer. C’est pourquoi on a opté cette année pour Ermitage Kalone, qui semble être très gentil et pratique, tout en étant une grande star. Le succès est important, le plaisir aussi. Caliente, au quotidien, c’est le bonheur. Je peux prendre ma fille à côté sur son poney, il ne bouge pas une oreille. C’est vraiment un cheval merveilleux !

Philippe : J’ajoute que l’aspect santé est important. Holiday voyait le vétérinaire une fois par année pour les vaccins. « La Jojo » (Jordana) est en pleine forme à 17 ans. Bon, on ne fait pas trop de chichi, ils sont peut-être du coup moins fragiles.

Y a-t-il une marque de fabrique des chevaux ELS ?
Audrey : C’est essentiel pour nous d’avoir de beaux chevaux, élégants, qui soient bien présentés.

Et vos juments, ce sont des guerrières, non ?
Audrey : Toutes ! Et donc le cœur est très important. On n’a jamais été dans la contrainte. Ils doivent avoir envie de sauter. C’est aussi notre critère n° 1 lorsque l’on prospecte des étalons.

Quels sont les avantages à acquérir un cheval en Suisse ?
Audrey : La grande plus-value de l’éleveur suisse, c’est qu’il connaît l’histoire du cheval. Et tout est très contrôlé, on a une ligne à suivre en termes de soins, de nourriture et de détention. On investit beaucoup d’argent pour que les chevaux soient bien. C’est une sorte de garantie. On achète aussi parfois à l’étranger, mais plutôt à 1 ou 2 ans, quand la lignée maternelle nous plaît. Là, on ne prend pas beaucoup de risques. De plus, l’éleveur suisse élève par plaisir car si l’on fait les calculs, on est perdants en demandant 20’000 francs pour un 4 ans. Pourtant, on nous dit que c’est trop cher !

Si on comprend bien, le meilleur est à venir ?
Audrey : Je pense que oui. Caliente est déjà un très bon cheval. C’est difficile pour moi de dire jusqu’où il ira. Arnaud (Martin) me dit qu’il a tout, on verra. Et les meilleures souches sont en train de se créer avec des juments qui ont performé dans le sport.

Audrey, sur le plan personnel, quelles sont vos ambitions sportives ?
Actuellement, je consacre du temps à mes petites Lara et Romy, qui ont 3 ans et demi et une année, et au foyer. J’ai donc mis ma carrière un peu de côté. Je monte encore Caliente, Ironie, qui est de la même souche maternelle (Famosa Z) qu’Holiday, et Jojo. Il n’y a pas d’âge pour monter à cheval, je n’ai pas dit mon dernier mot, ni à Genève, ni à Bâle, ni à St-Gall ! J’espère encore pouvoir faire ces beaux concours avec nos rejetons. Et si ce n’est pas moi, peut-être que ce seront mes filles !

Propos recueillis par Elisa Oltra 

Cet article est paru en p. 93 à 95 du Cavalier Romand de décembre-janvier. 


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