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L'âge de raison

Performants dès quatre ans, encore immatures jusqu’à sept : dans le sport équestre, les jeunes chevaux doivent souvent répondre à des exigences que leur corps n’a pas encore intégrées. Un équilibre fragile entre ambition sportive et respect de sa croissance physique et mentale.

Le 1er janvier, dans les écuries, rien ne change vraiment. Les chevaux mangent à la même heure, dorment dans les mêmes boxes, suivent la même routine. Et pourtant, sur le papier, ils viennent tous de vieillir d’un an. Le trois ans est devenu quatre ans, du jour au lendemain. Un cap symbolique, qui marque souvent l’entrée dans une nouvelle phase de travail, et parfois dans le monde de la compétition.
À trois ans, on cherche surtout à poser les bases : les trois allures, la découverte de l’exté- rieur, l’apprentissage du contact avec le cavalier. À quatre ans, les attentes changent déjà. Dans les esprits, l’âge s’associe alors à un niveau, à un type d’exercice, à un objectif à atteindre – aussi bien dans les cursus de jeunes chevaux montés par des pros, avec leurs circuits et qualifications, que dans l’équitation amateure.
Mais en réalité, le cheval est exactement le même que la veille. Son corps, ses arti- culations, son équilibre n’ont pas changé en une nuit. Et surtout, son squelette est loin d’être terminé. « On ne peut jamais vraiment dire à quel âge un cheval termine de grandir. Ce qui est sûr, c’est qu’à cinq ans, les os ont fini de s’allonger, mais ils ne sont pas encore ni densifiés, ni consolidés, ni scellés entre eux », explique la Dr. Vet. Lucie Soulan, de Sovet Vétérinaires à Senarclens/VD.

60% de sa taille la première année

Pour comprendre ce décalage, il faut revenir à la croissance du poulain. Les premiers mois sont spectaculaires : à un an, il atteint déjà environ 60 % de sa taille adulte ! Il grandit vite, parfois au point de donner l’illusion d’une maturité précoce.
Mais cette croissance visible ne raconte qu’une partie de l’histoire. À une année, seules la mâchoire et les phalanges sont réellement terminées. Entre trois et quatre ans, les épaules se stabilisent, tout comme les os des membres, ce qui permet d’envisager un travail léger sous la selle. Mais d’autres éléments, essentiels à la locomotion et à la résistance, mettent beaucoup plus de temps à se consolider.

« J’ai déjà eu des chevaux qualifiés pour les finales, auxquelles j’ai renoncé pour les laisser grandir au parc. »

« On sait qu’à cinq ans, les os ne croissent plus, mais leur consolidation est un processus continu, propre à chaque individu. Certains auront terminé à la fin de leurs cinq ans, d’autres seulement à sept. Il n’existe pas d’âge précis pour la densification osseuse », poursuit Lucie Soudan. La colonne vertébrale reste ainsi l’un des derniers chantiers du développement : ses plaques de croissance ne se ferment qu’autour de six ans, parfois sept, et les vertèbres du garrot constituent l’ultime pièce du puzzle, souvent stabilisée seulement à sept ou huit ans chez les chevaux tardifs.
Or, cette colonne gouverne la coordination des membres et le style du cheval en mouvement. « On imagine le dos comme une zone solide, renforcée par les muscles. Mais lorsqu’il y a des faiblesses dorsales, le cheval compense ailleurs », explique la vétérinaire. Selon la discipline, ces compensations peuvent se traduire par des tensions dans les jarrets, les grassets ou les boulets. Les sols durs ou très profonds, les cercles répétés, les transitions fréquentes ou les réceptions abruptes augmentent encore les contraintes sur ces zones. Tout devient alors une question d’intensité et de progressivité. « Une augmentation régulière de la charge de travail n’est pas un problème en soi. C’est l’augmentation soudaine qui pose problème », résume-t-elle.

Un pas après l’autre

Sur le terrain, cette progressivité repose beaucoup sur l’observation. « En général, les jeunes chevaux nous font savoir quand ils sont prêts, musculairement et physiquement, à condition de prêter attention à leur corps et à leur tête », explique Christelle Heymans, cavalière et coach. « Un petit modèle peut sembler prêt plus tôt, mais mentalement ne pas l’être. À l’inverse, un grand cheval mettra souvent plus de temps à se construire. Il ne faut pas s’arrêter à l’apparence physique. »

À ces données biologiques s’ajoute donc le facteur de l’individualité. Tous les jeunes chevaux ne grandissent pas au même rythme. Certains sont précoces, déjà bien construits à quatre ans. D’autres restent longtemps « adolescents », avant de se transformer en quelques mois. Adapter le travail à ce rythme personnel est l’un des grands enjeux de leur formation. Un cheval encore immature que l’on pousse trop vite risque d’user prématurément son dos, ses articulations et son mental, compromettant parfois durablement sa carrière.

« J’ai aujourd’hui un cheval de Grand Prix que je n’ai pas sorti en concours avant sept ans, simplement parce que je ne le sentais pas prêt. »

Contrairement à certaines idées reçues, la race ne modifie pas fondamentalement cette chronologie : aucun cheval n’est pleinement mature avant cinq ans et demi, et les grandes races prennent souvent encore plus de temps. L’impression de précocité est parfois trompeuse, liée à la morphologie ou à la sélection. Cette logique du temps long n’est pas nouvelle. Daisy Fünfschilling, qui a longtemps élevé des chevaux sur le domaine de la Molière à Murist/FR, se souvient d’une époque où le rythme était moins dicté par les calendriers. « On débourrait nos chevaux à trois ans, puis on les laissait tranquilles. On les reprenait juste pour les tests en automne, et ils retour- naient au parc y passer l’hiver. À quatre ans, on faisait seulement quelques épreuves de promotion, pas forcément les finales. C’était surtout une question de bon sens. On sentait les chevaux. On voyait qu’ils grandissaient. Même nos cinq ans retournaient au parc en automne pour finir de grandir. »

Quand le sport impose son tempo

Jusqu’à quatre ans, le jeune cheval reste généralement considéré comme « en formation ». Pourtant, les circuits jeunes chevaux permettent déjà à certains de concourir et de se qualifier pour des finales. Les autres épreuves leur sont également ouvertes. Là encore, tout dépend du rythme individuel. Sandy Crausaz, qui travaille avec de nombreux jeunes chevaux, insiste sur cette notion : « Tous ne sont pas prêts à quatre ans. J’ai parfois des cinq ans qui n’ont pas encore terminé leur débourrage. Pour moi, ce débourrage se termine le jour où le cheval sort calmement en concours. Avant cela, j’aime multiplier les sorties sans pression, pour leur apprendre à gérer l’extérieur. » Elle poursuit : « J’ai aujourd’hui un cheval de Grand Prix que je n’ai pas sorti en concours avant sept ans, simplement parce que je ne le sentais pas prêt. »
Durant certaines phases de croissance, le travail peut même être volontairement ralenti. « Quand je sens qu’un jeune est moins à l’aise dans son corps, je le mets de côté. Avec d’autres, je fais quelques concours, puis je les remets un ou deux mois au parc. Et souvent, c’est pendant ces pauses qu’on les voit grandir de manière impressionnante », raconte-t-elle.
Cette manière de faire entre parfois en tension avec les réalités économiques. « Les chevaux destinés à la vente doivent souvent aller plus vite. Ils doivent tourner, avoir des résultats, parfois aller en finale », analyse Sandy Crausaz. Même dans ce cadre, des ajustements restent possibles : « J’ai déjà eu des chevaux qualifiés pour les finales, et avec les propriétaires, on a décidé de renoncer à la finale et les remettre au parc, surtout s’ils n’étaient pas destinés à être vendus immédiatement », complète Christelle Heymans.

Dans la tête aussi, ça prend du temps

Enfin, il ne faut pas oublier le mental. Un quatre ans n’a pas la même capacité de concentration, de gestion du stress ou de récupération qu’un six ans. « On oublie souvent que ces jeunes ont le droit à l’erreur. Ils sont là pour apprendre », rappelle Sandy Crausaz, soulignant l’importance d’accompagner psychologiquement la montée en difficulté des exercices et des niveaux. Avec les exigences actuelles, les chevaux doivent souvent avoir plus de sang pour suivre le rythme, mais cette sensibilité accrue les rend aussi plus délicats. « Il n’y a pas de secret : plus il y a de sensibilité, plus il faut d’adaptation », complète Christelle Heymans.

Reste alors une question centrale : faut-il privilégier l’éclat immédiat ou construire patiemment une carrière durable ? Beaucoup de chevaux brillent à quatre ans, moins arrivent encore au sommet à douze. Derrière chaque jeune cheval performant se cache encore un organisme en devenir, un athlète inachevé, dont l’avenir dépend largement des choix faits dans ses premières années. 

Julie Queloz


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