Deux générations, à la fois humaines et équines, sur cette photo : Chantal Schaller tient Quaïs des Prés CH, par Quidam de Revel, avec cinq de ses poulains : Chaïna, tenue par Lorane, Scandal, avec Nolène, Fisa, tenue par Marine. Leur père Ueli Ledermann tient Orlane et Class. Et quatre embryons de Quaïs et Eldorado van de Zeshoek sont au congélateur ! © Lena Vulliamy
L’amour est dans les prés
Plus de trente poulains sont nés sous l’affixe « des Prés » et certains brillent jusque sur la scène internationale. Pour rendre visite à leurs éleveurs, c’est un périple en direction du Jura bernois et des Prés-de-Cortébert, où poulains, jeunes, chevaux de sport et retraités cohabitent sur l’exploitation des Ledermann-Schaller. Rencontre au sommet (de la montagne) avec cette chaleureuse famille de passionnés, où dans leur carnotzet, rires et anecdotes pleuvent autour d’un thé à la cannelle.
L'arrivée à l'élevage des Prés se fait au terme d'une route de montagne sinueuse depuis Cortébert. La bâtisse est située à plus de mille mètres d’altitude, en bordure de trente-deux hectares appartenant à la famille Ledermann-Schaller. On est accueilli joyeusement par les chiens, alors que deux chats nous scrutent depuis l’écurie. L’ambiance est paisible en ce samedi de février. C’est Chantal Schaller, solaire et dynamique, qui nous fera la visite des lieux, nous guidant d’étable en étable, aujourd’hui toutes transformées en écuries.
Il faut dire que c’est majoritairement elle qui soigne les chevaux et veille au grain et sur les quelque septante équidés du domaine, car les autres sont souvent en vadrouille, en concours notamment. « Il faut aimer le travail de l’ombre, mais je suis aussi convaincue que pour que ça tourne, chacun doit être placé là où il est efficace. » « Et moi je suis nul en ménage », renchérit malicieusement Ulrich « Ueli » Ledermann, son compagnon. L’agriculteur fait la majorité du travail sur l’exploitation sur laquelle il a grandi, des réparations au parage des chevaux en passant par le débourrage, tout en groomant ses filles au concours.
« Pour que ça tourne, chacun doit être placé là où il est efficace. »
L’histoire des Prés remonte au XIXe siècle, quand un aïeul du côté maternel d’Ueli s’installe aux Prés-de-Cortébert aux alentours de 1820. Ce dernier apprend à monter sur le domaine, avec son père Robert, et concourra jusqu’au niveau RIV (130-135 cm). « Dans les années ‘70, nous n’avions plus de chevaux, alors mon père a acheté un cheval de boucherie et une pouliche, Surprise. Elle a eu seize poulains, pas des cracks, mais ça a rempli l’écurie. » C’est le début de l’élevage des Prés. Ueli Ledermann et Chantal Schaller tombent amoureux sur les terrains de concours dans les années ‘90. Elle n’est pas issue d’une famille de cavaliers, mais possède alors plusieurs chevaux à la maison et monte jusqu’en RIII (120-125), tout en travaillant pour une clinique vétérinaire à Delémont. Elle finit par quitter son Jura natal pour s’installer sur le domaine de son compagnon. En 2001, le couple achète l’exploitation aux parents d’Ueli et transforment définitivement la ferme en écurie. « C’est aussi l’année où notre fille Marine est née, tout était en chantier, on était un peu fous », raconte Ueli.
Dynastie champêtre
L’exploitation de la famille Ledermann- Schaller compte trente- deux hectares, avec d’immenses espaces verts pour les chevaux, mais aussi un carré et un petit manège. © Coll. privée
C’est Tristana CH, débourrée par Chantal, qui est à la souche de l’élevage actuel. Elle a donné naissance en 2008 à Quaïs des Prés CH, qui a elle-même eu plusieurs poulains. « J’ai vite constaté que les chevaux de Chantal étaient meilleurs que les miens, ils avaient plus de moteur », explique Ueli. Leur élevage n’est cependant pas leur principale activité : « On le fait parce que c’est joli d’avoir un poulain à nous, mais il faut bien se rendre compte que c’est déficitaire. Qui en Suisse peut vraiment vivre de l’élevage ? », devise Chantal. S’il y a rarement plus d’un ou deux poulains « des Prés » par année, nombreux sont ceux qui ont été confiés au fil des années aux Ledermann-Schaller. L’effervescence de l’arrivée des poulains et des jeunes chevaux à débourrer contraste avec la trentaine de retraités en pension. « Les poulains amènent de la vie au troupeau et les vieux apprennent beaucoup aux jeunes. »
« C’est joli d’avoir un poulain à nous, mais il faut bien se rendre compte que c’est déficitaire. »
Une transmission du savoir qui se fait aussi entre humains : aujourd’hui, les trois filles de Chantal et Ueli font partie intégrante de leur écosystème. Lorane, l’aînée, née en 1999, qui a étudié à la Haute école de gestion, a son propre appartement à Corgémont et travaille pour une fiduciaire, mais c’est elle qui s’occupe de la comptabilité. Cavalière de saut, elle s’est aussi mise depuis peu à l’équitation western. Marine est titulaire d’un CFC agricole avec maturité et travaille à 100% sur l’exploitation. C’est un peu le couteau suisse de la fratrie, aussi tantôt cavalière, tantôt sommelière pour les clients qui ont gravi la montagne pour voir leurs protégés. « Je suis plutôt casanière, ça me convient bien. Et je ne supporte pas le stress des concours ! »
Quant à Nolène, la benjamine âgée aujourd’hui de dix-neuf ans, elle a obtenu son CFC de professionnelle du cheval chez Arnaud Martin à Bassecourt/JU et travaille depuis l’automne dernier à mi-temps à l’écurie des Ruaux, chez la famille Geiser, et le reste du temps pour l’écurie familiale. Pour l’élevage des Prés, elle prépare les jeunes chevaux et les valorise en concours. Si elle a pu faire ses gammes jusqu’en 145 avec l’expérimenté Cronos II, l’avenir s’annonce radieux avec la 8 ans Chaïna des Prés CH. Elle sort aussi la prometteuse 6 ans Scandal des Prés CH. « Nous l’avons prénommée comme ça parce que le jour où elle est née, il n’y avait que Marine et moi à la maison, je trouvais que c’était un scandale ! », s’amuse Chantal.
L’enfance à l’air de la montagne
Les trois filles ont attrapé le virus cheval jeune et les anecdotes sont nombreuses : « Pour les deux ans de Lorane, je voulais qu’elle ait un poney. J’ai convaincu Ueli et ça a été super, elles ont toutes les trois beaucoup appris de manière ludique », explique Chantal. « Un jour, on ne trouvait plus Nolène. On l’a retrouvée dans le manège, sur le poney, elle s’était endormie ! », se remémore Ueli. La passion du poney les poursuivra longtemps, notamment sur le dos d’Oris de Percy, qui leur a offert moult victoires et médailles. Les trois filles ont vécu une enfance en plein air, au milieu de la ferme et scolarisées jusqu’à la 11e année à dix minutes de là, à l’école où leur grand-mère Elisabeth était enseignante. « Élever des enfants dans ces conditions, c’est facile », souligne Chantal. « Tu nous mettais un bac au milieu du paddock pendant que tu montais à cheval et tu nous lançais des jouets », se souvient Nolène en souriant. L’amour des chevaux, dans les Prés et dans le cœur des Ledermann-Schaller.
Des chevaux des Prés sur la grande scène
Quinoa des Prés CH a brillé jusqu’en 5* avec Francesco Turturiello, qui a régulièrement donné des nouvelles aux éleveurs. L’alezan est désormais à la retraite chez son cavalier italien. © 1clicphoto.com
Photos et plaques d’écurie ornent les murs des écuries et la carrière de chaque cheval des Prés est minutieusement répertoriée dans des classeurs. Celle de Quinoa des Prés CH, né en 2007, fils de Quidam’s Rubin et Tristana (par Tanaël du Serein), a été spécialement scrutée par les Schaller-Ledermann, puisqu’il a fait briller l’élevage des Prés au niveau international. Sous la selle du cavalier Italien Francesco Turturiello, il s’était notamment hissé au 3e rang du Grand Prix 5* d’Al-Aïn.
Quant à Bonheur des Prés CH, 11 ans par Button Sitte et Quaïs des Prés CH (par Quidam de Revel), il fait le…bonheur d’Evelyne Bussmann, qui a pu le monter jusqu’au niveau 5* et a récemment pris la 3e place du Grand Prix 3* de San Giovanni. « Evelyne nous avait par exemple invités à Bâle, on vibre avec nos chevaux. » Citons encore Conan des Prés CH, né en 2010 et produit de Cassini II et à nouveau Tristana, qui a brillé sous la selle de la Vaudoise Laure Perrenoud lors de ses années au sein de la relève de l’équipe de Suisse.
Lena Vulliamy











