Les grooms puissance 4 de Jérôme Voutaz
Jérôme Voutaz était une nouvelle fois au départ de l’étape de Coupe du monde d’attelage au CHI de Genève, les 13 et 14 décembre dernier. Là où, en saut d’obstacles, un seul cheval et un harnachement suffisent pour entrer en piste, l’attelage impose une toute autre logistique : quatre chevaux, une multitude de cuirs et une organisation millimétrée. Le meneur de Sembrancher l’annonce d’emblée : ce reportage en immersion dans la préparation de son attelage ne sera pas centré sur lui, mais sur ses grooms, maillons indispensables de sa réussite. Il suffit de franchir le seuil des écuries du concours pour comprendre pourquoi.
Seize cloches, autant de guêtres, cinq brides — dont une de secours — et quatre harnais, tous soigneusement étiquetés au nom de chaque cheval. Cet arsenal parfaitement ordonné tient dans une sellerie sur roues faite maison, pensée pour tout contenir. Autour, les grooms s’activent sans relâche, vont et viennent entre les boxes. À un peu plus d’une heure de l'épreuve d'ouverture de la Coupe du monde d’attelage du CHI de Genève, les écuries ressemblent à une ruche en pleine effervescence : Andy nettoie les cuirs, Léo démêle la queue de Flower, Martine trie les lots de guêtres. « Tous les grooms s’occupent de tous les chevaux », explique Jérôme, avant d’être coupé par Walter Zwald, doyen de l’équipe : « Sauf moi ! Je m’occupe uniquement de Léon, le plus vieux cheval, il a 15 ans. On s’entend bien entre retraités ! »
Avant l'effervescence de la compétition, Martin Barbey partage un moment de complicité avec Hermes de Voroux, franches-montagnes de 8 ans. © Julie Queloz
Un rituel bien ancré
À l’entrée de chaque box, un bonnet rouge frappé du drapeau valaisan a été soigneusement déposé, signe d’une identité forte. Pourtant, la troupe dépasse largement les frontières cantonales : l’équipe vient des cantons de Lucerne, Berne, Neuchâtel ou encore Fribourg… « Et bien sûr, les chevaux du Jura ! », sourit le Valaisan, en passant un dernier coup de lustre sur ses chaussures. Tout reste helvétique, jusqu’aux cuirs. « J’utilise uniquement du matériel de la sellerie Hess, pour rester suisse jusqu’au bout. C’est important de pouvoir défendre ces valeurs à l’international », continue-t-il.
Entre le tri des cloches et la pose des guêtres, une bride semble montée à l’envers. Jérôme et Michaël Barbey – qui jongle entre le rôle de groom à la préparation et coach sur la piste – se penchent dessus, analysent, corrigent. Autour, on observe avec un certain flegme. « Quand ils sont déjà deux ou trois sur un problème, on les laisse faire. On regarde de loin », s’amuse Martine Barbey, la cavalière de dressage et épouse de Michaël. L’ordre est vite rétabli et rien n’est laissé au hasard. Les chevaux sont toujours équipés dans le même ordre : guêtres, cloches, harnais, guides. Les brides viennent au dernier moment.
« Je pose les brides devant chaque box, parce que les mors et les réglages sont tous différents », précise Jérôme. Les grooms peuvent presque tout faire, mais les gourmettes restent son domaine réservé. Pendant ce temps, Andy Morf anticipe l’imprévu, préparant tout ce qui pourrait se décrocher en piste.
Walter aide Jérôme pour l'ajustement des mors et des gourmettes, avant de brider les chevaux. © Julie Queloz
Le temps d'atteler
Les chevaux sont prêts, direction le char. Calmes quelques instants plus tôt, les quatre franches-montagnes se transforment. Flower piaffe d’impatience, ses muscles se contractent, son regard s’affûte et l’énergie monte. Chaque guide, chaque pièce de cuir est minutieusement contrôlée par les grooms. Jérôme passe ensuite une dernière fois derrière eux, attentif au moindre détail. « Je fais toujours un tour final de l’attelage pour tout vérifier, que chaque guide soit bien réglée dans chaque bouche. Et puis… en avant ! »
Une petite balade extérieure permet de chauffer les chevaux, menée par Léo. « Chaque groom peut guider les chevaux au char. C’est important pour moi que chacun sache prendre les rênes. Comme ça, je suis vraiment tranquille pendant la reconnaissance », explique Jérôme. Le programme est précis : quinze minutes de marche, suivies de douze minutes de pause, avant de repartir pour six à sept minutes supplémentaires au pas. À nouveau, rien n’est laissé au hasard. « Je dicte toujours les temps de marche, pour que je sache comment sont les chevaux quand je monte sur le char », relate le Sembranchard.
Léo Cordes s'assure que tout le matériel soit bien en place et qu'aucun défaut n'entravera le parcours une fois en piste. © Julie Queloz
Direction la piste, d'abord à pied
Vient le temps de la reconnaissance et là, la concentration devient palpable. Feuille en main, Jérôme, Michaël, et les deux grooms qui seront à l’arrière du char – sa compagne Nicole Basieux et Bruno Nicoulaz – observent le terrain depuis le bord de piste. Une méthode qui permet d’imaginer l’emplacement des portes et de se situer dans l’espace avant l’ouverture de la piste. « J’ai beaucoup travaillé cette étape ici et j’ai constaté que c’était une bonne chose. Il faut que je prenne le temps de faire ça aussi sur les autres concours », analyse le meneur. Au moment d’entrer en piste, tout est déjà visualisé, les trajectoires sont claires, les portes identifiées. Un confort mental, mais aussi un gain de temps précieux.
« Tu gardes le même rythme à A et B. À C, tu ralentis. Vaut mieux ne pas perdre la confiance des chevaux », murmure Michaël. Quelques échanges encore en bord de piste, puis la petite troupe s’élance sur le tracé. Mais selon un ordre bien précis : les uns derrière les autres, à la queue leu-leu. « Quand je tourne la tête, j’ai besoin de visualiser exactement ce que je verrai en compétition, sans avoir personne ni à gauche ni à droite », explique Jérôme Voutaz.
Et là, attachez vos ceintures : ça tournicote autour de chaque obstacle. Chaque difficulté est décortiquée plusieurs fois. Puis vient la (longue !) reconnaissance du tracé à pied, d’un pas rapide et engagé. Avec Michaël, Jérôme analyse chaque courbe, chaque option, chaque possibilité. « Le temps de la reconnaissance est hyper court, je pourrais y rester encore une heure ! », confie Jérôme, à peine essoufflé.
La reconnaissance est faite, il ne reste plus qu'à s'équiper du micro pour que le public puisse suivre en live les ordres du meneur durant le parcours. © Julie Queloz
Les lois de l'échauffement
La fin de la reconnaissance ouvre la phase d’échauffement. Les chevaux trottent, puis s’élancent au galop. Plus rien ne rappelle leurs regards doux des boxes : ils sont désormais tendus, puissants, brûlants d’énergie. Depuis le bord de piste, le groom et jeune meneur neuchâtelois Léo Cordes observe la scène et raconte : « Sur la piste d’échauffement, tout repose sur une forme de respect tacite entre meneurs pour ne pas se rentrer dedans. Une règle s’installe d’elle-même : chacun prend le galop à tour de rôle, pendant une minute, une minute trente, pendant que les autres restent en bord de piste. »
Lorsqu’on demande à Jérôme comment ils parviennent à gérer cet échauffement — d’autant plus sur une piste comme celle-ci —, il sourit : « La piste d’échauffement de Palexpo est l’une des plus grandes du circuit ! »
Les gourmettes et les mors sont ajustés. « En piste, l’ambiance est différente, donc on enlève les gourmettes », précise Jérôme Voutaz. C’est aussi à ce moment-là que les grooms doivent faire preuve d’une réactivité absolue : au moindre réglage à corriger, ils doivent pouvoir sauter du char et appliquer les consignes sans hésiter. « Ils savent ce qu’est une gourmette, comment la régler. Ils ont la notion de tout ce qu’il faut faire avec les chevaux, pas seulement assurer le contrepoids à l’arrière », insiste-t-il.
Puis, tout le monde quitte la piste pour une dizaine de minutes. « Tirer dans le sable fatigue les chevaux inutilement. On préfère aller sur le tapis pour faire des voltes tranquilles, rester en mouvement sans les user. C’est aussi une question de respect du cheval », explique Bruno, en suivant l’attelage. Une dizaine de minutes plus tard, Jérôme revient sur la piste d’échauffement. Une dernière relance au galop, juste ce qu’il faut pour réveiller les sensations, vérifier une ultime fois les réponses.
Le moment est venu, il est temps d’entrer en piste. Et là encore, le meneur n’est jamais seul. Pour franchir le rideau qui s’ouvre sur la grande piste de Palexpo, sous les applaudissements et les encouragements du public, toute l’équipe l’entoure jusqu’au dernier instant, savourant le résultat de deux heures de travail acharné pour que tout soit parfait à cet instant précis. Puis chacun prend place sur la tribune du Kiss & Cry, prêt à vivre le parcours à fleur de peau. Un parcours qui n’existerait pas sans eux, indispensables rouages de l’équipe.
Julie Queloz












